Courrier des lecteurs

Conversation avec le Dr Georges Bobaud

Publié le 16/02/2018
Fiction : le docteur Georges Bobaud officie au premier « Centre Français de Télémédecine ».

Bonjour Docteur Georges BOBAUD ; vous êtes généraliste, qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans la télémédecine ?

- Il faut vivre avec son temps ! Les patients portent de plus en plus plainte, donc la France se dépeuple de ses généralistes, les politiques sont aux abois, 80 % de nos compatriotes croient au premier degré en la science-fiction donc en l’avenir de l’intelligence artificielle (IA) en médecine et cela à court terme. Alors, je me suis dit, Georges, il faut foncer, tu vas ouvrir le premier centre de télémédecine qui pourra traiter 10 000 appels par jour, grâce à notre équipe inf…ormatique, de professionnels de santé secondée par 10 micro-ordinateurs puissants !

Mais vous ne craignez pas de la perte du colloque singulier ?

- Pas du tout ! Notre concept est justement de résoudre la tradition dans la modernité dans un but d’amélioration des pratiques et de leur efficacité financière. Le colloque singulier existera toujours, mais sous une autre forme ; regardez les jeunes, ils ne discutent plus entre eux à un coin de rue, mais via les plateformes de réseaux sociaux. Autrefois, ils avaient un ou deux amis, maintenant, ils en ont 1 000 au minimum ! Efficacité exponentielle du monde d’aujourd’hui ! Non, le colloque singulier se fera via des formulaires interactifs autogérés par nos ordinateurs.

On redoute la perte du contact physique avec le patient ?

- Mais non ! Enfant, vous avez tous aimé jouer avec une mallette de docteur. Nous avons donc mis au point, avec nos sponsors, une mallette médicale unitaire ou familiale. De quoi est constituée la mallette des généralistes actuels ? Un stéthoscope, un tensiomètre, un otoscope, une pile de poche, et parfois un marteau à réflexe, et, et, et… un smartphone. Nous avons donc conçu une combinaison vestimentaire avec différents capteurs permettant auscultation cardiaque, pulmonaire, prise automatique de TA et même ECG ; via le port du smartphone, toutes les données ondulatoires sont envoyées à nos ordinateurs qui traduiront en termes compréhensibles pour nos équipes, par exemple, la visualisation de l’ECG et son interprétation automatique. À l’otoscope sera joint des embouts pour une question d’hygiène, « parent1 – parent 2 – parent 3 - enfant 1 – enfant 2 » et un mode d’emploi sous forme de mp4 sur YouTube. Les médecins actuels n’ayant plus le temps d’examiner les patients, ces derniers redécouvriront ce qu’est un vrai examen clinique, et sans se déplacer, cela, 24 heures sur 24, où qu’ils soient ! Grâce à leur smartphone, ils pourront aussi envoyer la photo de leurs tympans ou de toute zone cutanée qui les inquiète. Savez-vous que les patients ne veulent plus se déshabiller devant leur médecin de peur d’une agression verbale ou physique de nature sexuelle ! Que de mélanomes pourront enfin être diagnostiqués à temps, sans interdire aux gens de pouvoir bénéficier des bienfaits du soleil !

Mais ces outils modernes, ils ont un coût, les patients sont-ils prêts à les acquérir ?

- Pfuuff… Nous vivons dans l’illusion d’un monde où tout est gratuit ; alors, nous leur fournirons gratuitement ; en échange, nous leur demanderons de s’inscrire auprès de nos partenaires GAFAMA (I-Cloud, Amazon, Facebook...) afin d’améliorer la prévention et faire des statistiques. Savez-vous qu’en analysant les centres d’intérêt d’une personne sur le net, il est possible de prévoir une épidémie de grippe avant que les services ad hoc ne puissent le faire ? Qu’il est possible de tout connaître sur le plan psychologique des gens grâce à leurs échanges et leurs achats ? Sur ce plan, nous serons bien au-delà de ce que peuvent faire actuellement les médecins les plus empathiques.

Et le secret médical dans tout cela ?

- Pfuuff… il y a deux aspects, personnel et collectif. Sur le plan personnel, vous savez bien que les médecins ont boudé les réseaux sécurisés, alors, nous avons inversé la donne. Comme avec EDF, GDF et autres, ce n’est plus nous qui enverrons les données médicales sensibles dans la boîte aux lettres des patients ; c’est eux, à leurs risques et périls, qui viendront les chercher sur notre site sécurisé, avec login et mot de passe que nous leur fournirons également GRATUITEMENT. C’est une des grandes simplifications administratives, voulue par nos gouvernants, et qu’apporte l’informatique. Sur le plan collectif, nos fichiers seront confiés à l’INSEE pour études statistiques, mais vous pouvez rassurer vos lecteurs, ils seront anonymisés, et par sécurité supplémentaire, comme pour le fichier utilisé pour calculs sur l’espérance de vie, par l’INSEE, ils seront frappés du secret informatique, ce qui interdira toute autre analyse contradictoire.

Pensez-vous pouvoir répondre à toutes les demandes actuelles en médecine générale ?

- Hum… Bien sûr ! 80 % de ce qui est fait actuellement en médecine générale est de la paperasserie, de la surveillance des grands problèmes de santé publique tels que l’HTA, le diabète gras, l’o…bésité, les patients en fin de vie, mais aussi la grippe et les IRS, etc. Pour les 20 % restants, comme le dépistage de la maladie de Lyme, de l’asthme, de la maladie de Crohn etc. nous ferons comme les généralistes actuels, quand notre IA séchera devant les données d’un patient, e…lle le médecin fera une lettre pour le spécialiste ad hoc, avec sans doute une meilleure efficacité qu’actuellement, par précocité de l’adressage.

Mais ceux qui n’ont pas eu de formation informatique, les personnes âgées en particulier, vous les excluez de votre proposition ?

- Hum… Hum… Mon père s’est mis à l’informatique à l’âge de 92 ans… Alors, si certains ne veulent pas vivre avec leur temps, tant du côté des professionnels de santé que des patients, ce n’est pas nous, mais eux qui s’excluent du système. Si certains médecins préfèrent continuer comme autrefois, travailler 75 heures par semaine en courant dans les déserts, faire des sutures à domicile, parler de la pluie et du beau temps avec les paysans, faire des urgences avec une trousse réduite à peau de chagrin car tout produit d’urgence est devenu dangereux entre des mains de professionnels qui sciemment n’ont pas été formés, c’est leur choix.

Justement, les urgences, comment allez vous les gérer ?

– Hum… Mais comment croyez-vous que ça se passe actuellement dans les villes ? Il n’y a plus de places de stationnement réservées, le PV – pardon, le forfait de post-stationnement (FPS) – est à 35 €, tout est fait pour que les médecins ne fassent plus ni visites ni urgence. Alors, il faut que les gens se prennent enfin en mains et se responsabilisent, il faut qu’ils apprennent les signes d’urgence pour qu’ils appellent seulement à bon escient les services compétents, pour qu’ils puissent dire la maladie qu’ils ont sans se tromper. Si on considère que chaque citoyen est à moins de 20 minutes d’un centre d’urgence, appeler le médecin traitant qui arrive en un quart d'heure, puis appeler une ambulance qui arrive trois quarts d'heure plus tard avant de partir vers l’hôpital… Quelle perte de temps ! Ne nous étonnons pas que tout aille mal actuellement au niveau des coûts !

Justement, et ce sera ma dernière question, la télémédecine fera-t-elle faire des économies à la Sécurité sociale ?

- Héhé, je me demandais si vous alliez me la poser, je vous ai tendu une perche ! Mais je suis médecin ! Ni politique, ni prévisionniste, ce n’est pas à moi de répondre à cette question ! Il y a des experts pour cela, et je ne fais qu’exécuter les recommandations de nos politiques. Et puis, il faut savoir ce que les gens préfèrent… L’INSEE vient de sortir une étude comme quoi au-delà de 1 000 € euro par mois, on ne gagnait pas beaucoup d’espérance de vie ; alors, si les prévisionnistes se sont trompés, et ce ne serait pas la première fois, si la télémédecine coûte beaucoup plus que prévu, alors l’État a devant lui une grande réserve de fonds à récupérer sous forme de CSG ou autre auprès de ceux qui gagnent plus.

Je vous remercie docteur BOBAUD, du temps que vous m’avez accordé. Avant de vous recevoir, j’ai joué le rôle de patient auprès de votre centre. Le résultat de la téléconsultation fut : un RV au labo pour prise de sang et urinaire, chez le dentiste, chez l’ophtalmo, chez l’infirmière pour mise à jour de mes vaccins, chez la diététicienne, chez la sophrologue, une prise de rendez-vous pour une coloscopie, et un pour un frottis cervico-vaginal, enfin pour une consultation de proctologie. Jamais je n’aurais eu une telle efficacité avec mon médecin actuel !

Notre devise c’est « y goûter c’est revenir ». Je vous remercie ; tout le plaisir a été pour moi pour vous avoir convaincu et de vous avoir fait découvrir tout le potentiel existant dans la télémédecine, la médecine de l’avenir, plébiscitée dans les sondages commandés par l’état.

Vous aussi, vous voulez réagir à l’actualité médicale ? Adressez-nous vos courriers accompagnés de vos nom, prénom et lieu d’exercice à redaction@legeneraliste.fr

Dr Yves Adenis-Lamarre, Angoulême (Charente)

Source : Le Généraliste: 2823