Si « Le Généraliste » était paru en 1900

Un cas de léthargie prolongée pendant 17 ans : imposture ou non ?

Par
Publié le 23/02/2017
Histoire

Histoire



Il y a environ vingt ans, le garde-frein Z… fut victime d'un grave accident de chemin de fer ; il fut blessé à la tête, perdit connaissance et depuis est dans un état de léthargie qui a été constaté et étudié par un grand nombre de médecins venus à Nausslitz (royaume de Saxe) pour examiner ce dormeur extraordinaire. Les voisins n'ont, paraît-il, jamais cru à cette léthargie prolongée et, souvent, depuis une dizaine d'années, des dénonciations sont parvenues à la Direction des Chemins de fer saxons, prétendant que Z… était un vulgaire imposteur et avait escroqué les grosses sommes que les siens touchaient en guise d'indemnité.

Le brigadier de gendarmerie X… a assuré que le soir il avait vu avec sa lorgnette le prétendu dormeur s'approcher de sa femme qui cousait près de la fenêtre et s'asseoir sur une chaise. Le brigadier appela plusieurs personnes qui constatèrent également ce fait. Puis, tous, ils se rendirent à la maison du dormeur qu'on trouva comme toujours dans son lit, plongé dans son sommeil léthargique. Le brigadier de gendarmerie s'écria : « Z…, levez-vous, maintenant votre comédie est éventée, on vous a vu il y a quelques minutes à la fenêtre près de la machine à coudre ! » Z… ne bougea pas ; sa femme et sa fille se mirent à pleurer tandis que le brigadier et ses amis se retirèrent en disant qu'ils allaient dénoncer l'imposteur.

Immédiatement, l'Administration des Chemins de fer de l'État saxon a envoyé à Nausslitz plusieurs médecins, dont l'un d'eux a nié énergiquement toute espèce de fraude de la part de Z… « Z…, dit-il, n'est pas un imposteur, mais un pauvre malheureux qui est hors d'état de faire le moindre mouvement. Voici ce qui s'est passé le jour où le brigadier et ses amis l'ont vu à la fenêtre. Tous les jours, Mme Z… et sa fille portent le malheureux sur une chaise près de la fenêtre pendant que l'on fait son lit. Le malade, qui ne peut pas se tenir sur son séant, a été appuyé contre la machine à coudre, ce qui lui donnait l'air d'un ouvrier se servant de la machine à tel point que sa fille, en plaisantant, lui mit un instant les lunettes de sa mère. Lorsque le brigadier et ses amis ont pénétré chez la famille Z… le malade venait d'être reporté dans son lit. Et les pauvres femmes, terrifiées, n'ont pas pu s'expliquer les motifs de cette brutale invasion de leur domicile, pas plus que l'interpellation du brigadier ordonnant au pauvre malade de se lever. »

Cette mystérieuse affaire a eu un épilogue tragique. Mme Z…, après avoir essayé d'étrangler son mari, l'a tué d'un coup de pistolet dans la tête. Ensuite, elle s'est pendue. Ceux qui ont prétendu que Z… était un imposteur disent que les époux se sont suicidés lorsqu'ils ont vu leur fraude découverte. Les médecins et la majorité de la population pensent, au contraire, que ce sont les calomnies des voisins qui ont poussé cette malheureuse femme à cet acte de désespoir. On a trouvé, du reste, une lettre qui confirme cette opinion.

Avant l'accident de chemin de fer qui retrancha, pour ainsi dire, Z… du nombre des vivants, cette famille jouissait de la considération générale qui se transforma en mépris lorsqu'on crut dans le pays que les époux jouaient une indigne comédie pour continuer à toucher la pension relativement élevée que leur servait l'Administration des Chemins de fer saxons.

Pendant dix-sept ans, Mme Z… a eu à souffrir des dénonciations des voisins, suivies de descentes de police, et bien que toujours les médecins aient déclaré que l'infortuné garde-frein était vraiment dans un état d'insensibilité complète, les envieux n'ont pas désarmé jusqu'à ce qu'ils aient poussé cette malheureuse femme à l'acte de désespoir qui a vivement impressionné l'opinion publique. On a pratiqué l'autopsie du garde-frein ; elle a pleinement confirmé les diagnostics des médecins. Plusieurs lésions du cerveau motivent, paraît-il, l'état léthargique dans lequel Z… a été pendant si longtemps.

(« La Gazette médicale de Paris », 1900)


Source : legeneraliste.fr