Si « Le Généraliste » était paru en 1915

Les vertus du pinard au front, souvenirs d'un médecin dans les tranchées

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Publié le 11/11/2017
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Crédit photo : Phanie

Nous revenions avec le sympathique Dr B. des tranchées des premières lignes… Après avoir convenablement pataugé dans la boue gluante des boyaux, traversés de nombreux tunnels, – interminables couloirs d’un métro inachevé – visité les postes d’écoute où veillaient nos observateurs et les « cagnas » blindées où reposaient nos braves poilus, joueurs de cartes et limeurs de bagues, nous reprenions l’étroit sentier conduisant à nos abris.

Le soir tombait, un de ces soirs brumeux de la campagne d’Artois où le ciel est gris, où la terre est grise, où tout le paysage se confond dans une inexprimable tristesse… La « pétarade » des « crapouillauds », le ronflement des éclats d’obus, le claquement sec des balles, ajoutaient une note infernale à l’angoisse de l’heure et soulignaient la terrible réalité.

Mais au poste de secours une surprise agréable nous attendait. Autour d’une table étaient réunis les brancardiers, faisant grand tapage dans la salle enfumée, tandis qu’au coin de la cheminée, tout près des rondins enflammés, quelques-uns rêveurs, tisonnaient leurs souvenirs.

Brusquement, comme sur un mot d’ordre, s’alignent les chaises, se dressent les quarts, toute cette ferblanterie qui a présidé déjà à tant d’agapes gouailleuses en face des Boches. Et voici le Pinard ! Oh ! La bonne et fumante marmite du vin chaud qu’on apporte à la hâte et dont les émanations nous invitent à une franche gaieté ! Oh ! La belle liqueur dont la mousse violette attire tous les regards !... Chacun se range, chacun tend le gobelet d’aluminium au cuistot, qui verse solennellement, avec la traditionnelle « louche » ce délicieux Pinard ! Les lazzis vont leur train, s’entrechoquent, la blague s’allume avec les bougies. « À quoi bon s’en faire, dit un vrai grognard, les Boches ne seront pas de la fête puisque nous avons fermé la porte ! »

… Et le concert s’improvise. À l’esprit gavroche d’une chanson de Montmartre : « A la place Maub’ l’avez-vous vue-e ! », succèdent des airs de «Thaïs », « Werther », « Grisélidis », « La Tosca », « Rip », « Lakmé », que sais-je encore ?

Les collaborations se font plus étroites, on découvre d’autres artistes, la valse ensorcelante de Messaline glisse comme une plainte furtive, accompagnée d’un violon en sourdine. Mais est-ce une gageure ? L’instrument serait-il dissimulé dans un coin ? Non, ne cherchez pas davantage, en soufflant sur une carte reçue de la dulcinée, le caporal J… tire de son gosier des accents imités du meilleur stradivarius ! Il joue avec sa glotte comme avec un merveilleux archet. Plus tard, il accompagnera les « Stances de Flegier » et la « Berceuse de Jocelyn ». Puis il égrènera comme sur une mandoline les « Chevaliers de la lune ». Son acrobatie ne s’arrête point là. Il nous présente maintenant toute une série d’animaux. Il imite des roquets, des chiens de garde, des rats, des perdrix, les tourterelles en quête d’amour, et la basse-cour avec ses poules, ses dindons, ses canards, sans oublier le grognement de cochons affamés, moins désagréable certainement que les cris entendus des tranchées d’en face.

Pour nous inciter à reprendre du Pinard, il « décapsule » une bouteille et ses glouglous donnent l’illusion d’un liquide qu’on verse.

Pour parfaire l’union sacrée, l’excellent abbé D…, caporal infirmier, ne craignit pas d’apporter à la fête sa verve accoutumée. Il nous conta, avec beaucoup de brio, l’aventure du doigt de pied de saint Guignolet, brave saint dont l’orteil guérisseur, après avoir soulagé une fistule anale, fut appliqué sur une dent malade. Il nous dit ensuite la surprise d’un commandant qui, exigeant de son ordonnance un moine pour chauffer son lit, trouva le soir même un capucin de chair et d’os blotti sous les couvertures.

Soirée exquise de bons mots, de douce musique, de récits pittoresques, de franche camaraderie. Rien n’avait manqué ; comme régisseur, le canon martelait d’appels et contre-appels les numéros du programme.

Hélas, l’heure était venue de se séparer. Devant nous, dans la nuit noire, illuminée de temps par quelques fusées, le paysage ravagé de ce petit village ! Des maisons démantelées et trouées, des poteaux arrachés, un cimetière en ruines, des sacs de terre empilés, des gabions inclinés sur la tranchée qui commence… Près de la route – comme des sentinelles attentives – la longue théorie des peupliers du Mail…

Et, dans le ciel, comme épinglées, mille petites étoiles. Plus brillante, plus étincelante, telle un beau diamant, l’Étoile du Soir.

Étoile du Berger, Étoile du Pays de France, nous vîmes en toi, par cette froide nuit d’octobre, comme un réconfort, un symbole d’Espérance et de Foi. « Espère et chante , semblais-tu nous dire ; le Boche vaincu saignera sous l’emprise du coq gaulois. Cette vision de guerre sera bientôt une vision de Triomphe et de Gloire… »

(Victor Moing, médecin en campagne, 105e d’infanterie, sur le front)

(Chronique médicale, octobre 1915)


Source : legeneraliste.fr