Si « Le Généraliste » était paru en 1927

« Les spécialistes, par des études spéciales, ont acquis le droit de ne rien savoir »

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Publié le 09/07/2017
histoire

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Une plante, de plus en plus vigoureuse, pousse depuis cinquante ans autour de l’arbre médical et menace même de l’étouffer : c’est la spécialité. Chaque année, d’innombrables élèves s’inscrivent à nos Écoles et à nos Facultés ; mais – tel le lapin des affiches illustrées qui saute joyeusement dans une machine et en ressort chapeau ou fourrure – aucun d’eux n’en sort médecin.

Après des études diverses et qui, pour quelques-uns tout au moins, justifient l’axiome émis par un spécialiste lui-même : « Les spécialistes sont des gens qui, par des études spéciales, ont acquis le droit de ne rien savoir », les étudiants d’aujourd’hui se scindent après leur thèse en deux branches : ou chirurgiens ou spécialistes, car, ainsi que le disait l’un d’eux considérant les choses sous l’angle économique, la chirurgie et la spécialité, c’est la médecine avec le coefficient 100 ou tout au moins 10.

 Aucun d’eux ne veut plus mener la vie du médecin dont Balzac nous a conservé le dernier modèle dans « Le Médecin de campagne » : « Il faut que j’aille voir ce malade, dit Benassis, Ma digestion n’est pas faite et je n’aime pas à monter à cheval en cet état, surtout par un temps froid. Il y a de quoi tuer un homme ». Cependant, il partit…

Les nouveaux venus ont beau trouver la place déjà prise, ils ne sont pas embarrassés pour si peu et découpent à leur tour la spécialité en petits morceaux. Il n’est pas un coin du corps humain qui ne trouve un médecin décidé à lui consacrer sa vie. Il y a déjà longtemps que les cardiologues se sont morcelés ; les uns voués uniquement à l’étude de la tension artérielle, les autres de la veineuse, voire de la capillaire. Certains phtisiologues considèrent avec une nuance de dédain ceux d’entre eux qui traitent encore le poumon tout entier alors qu’ils ne s’occupent que d’un seul lobe et ne veulent entendre parler que de lobite, voire de simple scissurite. Les gastro-entérologues sont déjà innombrables ; mais parmi ceux qui sont voués au seul intestin, les uns donnent toute leur attention à la constipation gauche, anodine et mécanique, les autres se sont emparés de la redoutable et infectieuse constipation droite. Au train où va ce morcellement, on ne verra bientôt plus que des spécialistes de spécialités spécialisées ou, pour parler le langage moderne, des surspécialisés.

Nous ne sommes tout de même plus à l’époque où la même rage de spécialités sévissait mais où chaque médecin ne les exerçait qu’en secret, gardant jalousement pour lui-même et pour un apothicaire favorisé le spécifique de chaque maladie. Il n’y avait pas encore de journaux quotidiens pour proclamer les bienfaits des purgatifs, des poudres fébrifuges ou des teintures anti-épileptiques ; mais les médecins ne dédaignaient pas de rédiger eux-mêmes leurs prospectus, de les faire apostiller par un grand seigneur et d’arriver ainsi au comble de leurs vœux : faire acheter très cher par le roi le secret de leur spécialité. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les maladies : ceux-là mêmes qui manquaient d’imagination accaparaient les drogues les plus ordinaires, les faisaient passer pour le produit de leur invention et, cyniquement, prescrivaient leurs seules et propres pilules, pilulas meas.

(La Gazette Médicale du Centre, 15 novembre 1927)


Source : legeneraliste.fr