Si « Le Généraliste » était paru en 1896

Le vin blanc du docteur

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Publié le 15/09/2016
Histoire

Histoire

L’heure du lunch arrive. Une table s’étalait, offrant sur de miroitants plateaux les liqueurs de marque, les vins de France et d’Espagne. Entre autres, un vin blanc doré, chatoyant, tirant l’œil. Oh ! ces vins que le soleil distille à grand renfort de chauds rayons sur les coteaux caillouteux de Sauternes, Parisiens, mes frères, les connaissez-vous ?

Tout d’un coup une voix s’écrie : « Docteur, venez donc, je vous prie, goûtez-moi ce vin. Il est extraordinaire. Il a une sorte de goût de médicament. C’est curieux. »

« Mais oui, c’est vrai, disent quelques personnes, il a un drôle de goût. »

D’autres, plus réservés, ne disent rien, moins connaisseurs peut-être…, ou n’osant pas. Une grimace, légère, tout juste ce que permet l’usage du monde, s’esquisse sur des lèvres adorables.

Ainsi interpellé pour une consultation que ses faibles connaissances en œnophilie le rendent peu apte à rendre (excusez-le, chirurgien très distingué, il n’entend rien aux vins ; il n’apprécie que ceux d’Espagne. Heureux homme ! il le prouvait, du reste, en buvant du malaga), ainsi interpellé, notre ami se récuse, invoque son incompétence… ne goûte pas.

« Mais, docteur, dit en accourant effarée la maîtresse de la maison, il paraît que c’est du vin que vous avez rapporté, une bouteille que vous avez remise au domestique en entrant. ».

« Pas possible ! »

« Mais si. »

« Ah ! l’imbécile ! Moi qui lui avais recommandé de la mettre de côté et de me la rendre quand je sortirais. »

Et il explique, le rouge au front, qu’un client lui avait confié, en effet, un liquide organique excrémentiel dont il avait rempli avec soin une bouteille et que, si on ne l‘avait malheureusement pas bu, il se proposait de porter en sortant ce liquide ambré au laboratoire du docteur Y… pour savoir s’il ne contenait pas du sucre.

Et l’histoire est finie !

Parisiens, mes frères, qui blaguez les Gascons, faites-en autant… et des vraies !

Conclusion : invitez peu les médecins et, si vous les invitez, prenez quelques précautions : passage au vestiaire, fouilles minutieuses, dégustation préalable par l’invité de toute consommation et autres menues précautions élémentaires.

(« Journal de médecine et de chirurgie pratique de Bordeaux », repris dans « La Chronique médicale », 1896)


Source : legeneraliste.fr