Courrier des lecteurs

Le généraliste est mort, vive les infirmier/ères IPA

Publié le 16/03/2018

Un généraliste était un accompagnateur, actif et confident de parcours de vie, tant sur les plans organique, psychologique ou médico-social. Ne correspondant plus aux besoins des visions économiques des politiques, il a progressivement été assassiné. Au terme tacite de « liberté » accordé au couple patient-médecin, à la responsabilité volontairement rendue asymétrique, a été substitué celui de « protocole » (opposable), valse des mots à la mode, pour détourner l’attention.

Tout a commencé par le psychologique. Les plus anciens se souviennent encore que Dame Sécurité sociale honorait d’une rémunération lorsque le généraliste allait rendre une visite de soutien à son patient hospitalisé. Visite purement accompagnatrice, visite à visée psychologique dite inutile sur le plan politico-financier, donc plus pris en charge. Devenue acte gratuit, elle a donc progressivement disparu, tant pis pour les patients qui s’en sont plaints… Mais à leur médecin.

Depuis longtemps aussi, nous avons tous dans notre patientèle, des malades psychiatriques suivis par une Infirmière Avancée (IA) de l’hôpital. À quoi servons-nous ? On ne voit jamais ces patients, on ne sait même pas ce qu’ils prennent car c’est l’hôpital qui fait les ordonnances, et l’infirmière passe en visite une fois par mois. Si ! On les voit de temps en temps, en dehors des plages d’ouverture de l’infirmière, donc entre 17 heures et 8 heures du matin ; quand ils commencent à se réveiller, à picoler ou autre, à devenir agressif, avant de s’endormir à nouveau. Voilà notre rôle : répondre à leur naufrage à une heure du matin lorsque nous étions de garde (étions, car nous n’en faisons plus, dommage, car c’était certes chronophage et dangereux, mais surtout fort épique). Si les médecins sont en majorité contre la publicité de l’alcool, contrairement à certains, c’est peut-être, parce qu’elle est une des causes premières mais inconsciente du refus des actuels médecins traitants à faire des gardes, pour les seules urgences qu’on accepte encore de laisser aux heureux et naïfs volontaires ; et plus généralement, si elle n’est pas une des causes de la désorganisation profonde de tout le service de santé.

Après la destruction subtile du domaine psychologique envers les généralistes, les politiques se sont attaqués au domaine organique, en commençant par la fin de vie ; on commence toujours par s’attaquer aux faibles et aux vieux, c’est le b.a.-ba du chef de guerre. Sont alors apparues les Infirmières Avancées (IA) par les services de soins palliatifs. Quel fut le rôle du généraliste dans ce cadre ? Rédiger, sous la dictée, les commandes pharmaceutiques demandées par l’infirmière coordinatrice, prendre l’indispensable TA (c’est la seule chose dont se souviennent les patients si on oublie) et papoter un peu avec la famille pour faire croire que c’est le généraliste qui est aux commandes.

Les modèles de destruction ayant fonctionné, l’assassinat en règle se poursuit tout naturellement aujourd’hui, en détournant les patients chroniques (les aigus ayant devancé l’appel en allant directement aux urgences) et les cancéreux, car pour les autres, sous le signe de la nouveauté, c’est déjà fait. On verra donc progressivement apparaître des Infirmières en Pratique Avancée (IPA) spécialisées en diabétologie, en hypertensiologie (rayé, car pour le patient c’est toujours - mais pour combien de temps ? - un domaine réservé, car magico-sacré, du médecin), en alzheimerologie, en vaccinologie, en préventologie, en dépistologie, en cancérologie ou autre, déchargeant ainsi, mais aussi en les déconnectant toujours plus de l’action médicale (la plus formatrice il ne faudrait pas l’oublier), les médecins traitants d’aujourd’hui, qui seront réduits à être les secrétaires des IPA, sauf à persévérer en garde de nuit ou dans les déserts de campagne. Il reste cependant un domaine encore libre et sacré aux yeux du patient ; mais pour combien de temps ? Celui de l’adressage au spécialiste. Je me souviens, d’un patient avec une hyperleucocytose croissante à 30 000 que j’ai adressé à trois reprises à l’un des pontes reconnus de la Leucémie Myéloïde Chronique, en rapport avec mon hypothèse de LMC débutante. Il a exprimé au patient que je lui faisais perdre son temps au motif que toute hyperleucocytose n’était pas du domaine hématologique, mais aussi de celui de la médecine générale. Je suis sûr qu’une IPA de demain fera mieux que moi, en ce domaine de l’adressologie qui leur sera probablement bientôt aussi confié : le patient avait une splénomégalie myéloïde, et elle, elle ne se serait pas trompée de spécialiste ; encore une grave erreur de généraliste que j’ai faite, et non de spécialiste, erreur qu’on a tous faite plusieurs fois, et responsables de lamentables surcoûts évitables !

Vous avez l’âme à devenir généraliste ? Si vous ne voulez pas devenir des interfaces gratte-papier entre IPA, spécialistes, SS et autres organismes à besoins administratifs, tout en faisant croire aux patients qu’ils ont encore un médecin traitant, tout en endossant toute la responsabilité, alors, devenez IPA ; mais avant de choisir, (re)lisez « Le chien et le loup » de La Fontaine.

Vous aussi, vous voulez réagir à l’actualité médicale ? Adressez-nous vos courriers accompagnés de vos nom, prénom et lieu d’exercice à redaction@legeneraliste.fr

Dr Yves Adenis-Lamarre, Angoulême (Charente)

Source : Le Généraliste: 2827