Si « Le Généraliste » était paru en 1907

Le dîner des sphénopogones

Par
Publié le 11/10/2017
.

.
Crédit photo : Phanie

Il paraît qu’il va être de mode de se raser à l’américaine afin de ne plus ressembler aux garçons de café à qui leur syndicat impose désormais le port de la moustache : on est des hommes libres, n’est-ce pas ?

Cet épisode de « l’histoire des révolutions de la barbe chez les Français » ne pouvait manquer d’exciter la verve des chroniqueurs. Il a donné occasion à M. Jules Claretie, dont les spirituelles notations de la « Vie à Paris » font les délices des lecteurs du « Temps », de nous conter, avec le charme qu’on lui connaît, maintes anecdotes vécues, telles que la suivante dont nous lui empruntons seulement le fond.

On sait qu’il existe à Paris des dîners où fraternisent, le verre en main, médecins, artistes, littérateurs et hommes du monde. Nous avons essayé jadis de les dénombrer, mais la liste s’est tant allongée depuis que nous renonçons à refaire cette statistique.

Parmi ces dîners, il en est un qui porte un nom d’apparence rébarbative, peut-être simplement parce qu’il vient du grec : c’est le dîner des sphénopogones ou dîner des « barbes en pointe », la première condition pour en faire partie étant de porter la barbe ainsi taillée. C’est M. Clermont-Ganneau, le très savant membre de l’Académie des inscriptions qui est le créateur du néologisme. Quelques médecins et non des moindres – il nous suffira de citer les professeurs Albert Robin et Pozzi – font partie de ce dîner qui réunit, entre autres convives, outre M. Claretie précité, les peintres Detaille et Clairin, l’ancien ministre G. Hanoteaux, Gaston Berardi, le fondateur de « L’Indépendance belge », etc.

Or donc, il y a quelques années, le professeur Pozzi, qui préside le dîner, venait d’être nommé sénateur de la Dordogne. Les sphénopogones s’empressèrent de lui adresser leurs félicitations. Mais quand on est sphénopogone, il faut bien donner aux compliments une tournure humoristique. Voici donc le télégramme que reçut donc le nouveau sénateur : « Bravo pour ce résultat ! Mais ne t’endors pas. Les sphénopogones te surveillent ! ».

Grand émoi au ministère de l’Intérieur. Les sphénopogones, qu’était-ce encore que cette nouvelle association ? Qu’était cette Camorra ou cette Maffia dont Pozzi faisait partie ? Vite on avise l’Élysée. Félix Faure, alors président de la République, et qui nourrissait à l’égard de notre affectionné maître une très cordiale sympathie, ne put s’empêcher d’en concevoir de l’inquiétude. Un jour que le peintre Clairin lui rendait visite, il lui fait part de ses angoisses. « Tu connais, lui dit-il, Pozzi et tu l’aimes. Moi aussi j’ai beaucoup d’amitié pour lui et c’est pourquoi je tiens à ce que tu le préviennes qu’un grand danger le menace. » Ce disant, il lui tend la dépêche comminatoire. « Les sphénopogones te surveillent ! » A ces mots, l’artiste, irrévérencieux, fait entendre un rire sonore. Cette crise d’hilarité passée, il conte au président, qui n’en revenait pas, l’explication du mot et de la dépêche qui le contenait. Les sphénopogones, mais c’était simplement une réunion de médecins, d’hommes politiques, de gens de lettres, etc., qui se retrouvaient à époques déterminées pour causer en toute liberté de tout et du reste. Mais des conspirateurs,ah, pour Dieu, non… On imagine comment finit l’entretien ? Le président se mit à son tour à railler le péril imaginaire et les policiers purent enfin dormir sur leurs deux oreilles. Mais, c’est égal, les sphénopogones leur avaient donné une f…e frousse. 

(Chronique médicale, juillet 1907)


Source : legeneraliste.fr