Si « Le Généraliste » était paru en décembre 1909

Le délire d'interprétation chez Jean-Jacques Rousseau

Par
Alain Létot -
Publié le 04/12/2015
histoire

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M. Mignard exposant les théories de MM. Sérieux  et Capgras dans  la « Revue de psychiatrie », relatives au délire d’interprétation, délire basé sur un raisonnement faux ayant pour point de départ une sensation réelle, un fait exact, rappelle le cas de Jean-Jacques Rousseau qui présenta un exemple remarquable de cette forme de psychose.

Susceptible et méfiant, Jean-Jacques était véritablement un prédisposé à l’interprétation délirante. Sa timidité était extrême ; il était scrupuleux et mythomane à la fois. Rousseau insiste lui-même sur l’impétuosité de son tempérament et la faiblesse de sa critique. « Le sentiment, plus prompt que l’éclair, vient remplir mon âme ; au lieu de m’éclairer, il me brûle et m’éblouit. Je sens tout et je ne vois rien ! »

C’est à quarante ans, à la suite de réels ennuis et de véritables attaques, que se produit l’incubation du délire. Il  s’imagine peu à peu que d’Holbach, Voltaire, Grimm, Hume ont tramé un complot contre lui. En vérité, et pour la plupart, leur hostilité était réelle ; seule, la systématisation qu’en faisait Jean-Jacques était exagérée.

La période d’état commence véritablement à l’âge de quarante-cinq ans : les Jésuites veulent retarder jusqu’à sa mort la publication de son ouvrage « L’Émile » ! C’est alors que débute une vie errante, qui le conduira successivement en Suisse, en Angleterre et, de nouveau, en France, pour échapper à ses persécuteurs imaginaires. Les interprétations les plus fantastiques se rapportent à David Hume, qu’il accuse de l’avoir attiré outre-Manche dans les plus noirs desseins. À son retour en France,  son délire prend une immense extension, et il en arrive à écrire ses protestations sur les murs :

« … Les magistrats me haïssent à cause du mal qu’ils m’ont fait. Les philosophes, que j’ai démasqués, veulent me perdre et ils y réussiront… Les prêtres, vendus aux philosophes, aboient après moi pour faire leur cour. »

La dernière période marque le développement presque illimité du délire, accompagné de la plus grande résignation. Et, cependant, les interprétations ont à ce point progressé qu’il arrive à faire passer dans le complot les passeurs de la Seine et les décrotteurs du Temple et du Palais-Royal. Or c’est à la période terminale de sa maladie que Rousseau écrit les « Rêveries » !

Peut-on montrer par un plus bel exemple la persistance des facultés intellectuelles dans la psychose interprétative  et le rôle fondamental du jugement passionnel ?

(Journal de médecine et de chirurgie pratiques, décembre 1909)


Source : legeneraliste.fr