Courrier des lecteurs

La domestication des médecins

Publié le 09/02/2018

« Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde. »

Les anciens étaient un peu comme ce loup de La Fontaine : liberté d’installation, liberté de prescription ; auto-formation au contact de la réalité (relisons Boulgakov), pratique des actes techniques, visites à domicile, de nuit, courant la campagne, urgences ; mais beaucoup d’horaires, de stress, de peine et de fatigue, peu de loisirs ; mais beaucoup de joies.

« Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,

D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.

Quittez les bois, vous ferez bien : Vos pareils y sont misérables »

Les modernes sont un peu comme les chiens : demande de formations, regroupés en maisons citadines de santé ; plus d’urgences, plus de visites, fuyant les déserts médicaux, plus d’actes techniques ; mais 35 heures, moins de peine, de fatigue, plus de loisirs ; mais moins de joies.

« Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?

Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens

Portants bâtons, et mendiants ;

Flatter ceux du logis, à son maître complaire"

Donner la chasse aux arrêts de travail, ne plus obéir aux mendicités de prescriptions des patients ; flatter et obéir à Dame SS en télétransmettant, en remplissant moult formulaires à visées statistiques…

« Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs de toutes les façons :

Os de poulets, os de pigeons,

Sans parler de mainte caresse. »

Certes, vous humerez le parfum des nouveautés thérapeutiques, mais vous pourrez jouer avec les génériques qui vous rapporteront des points ROSP (« P » comme Pigeon), et la ministre vous caressera, quand le plaisir lui en prendra, dans le sens du poil.

« Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :

Qu'est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose.

Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ?  Pas toujours, mais qu'importe ? »

Ça s’est passé cette semaine dans une grande ville. Elle a 70 ans, grosse fatigue s’aggravant depuis une semaine ; appel du médecin traitant : plus de visite. Appel de SOS médecins, envoi chez le cardiologue pour palpitations : RAS. Rappel de SOS médecins le lendemain car encore moins bien : envoi aux urgences pour faire un bilan de grosse fatigue. Opérée le soir même d’une péritonite localisée sur cholécystite lithiasique. Il faut bien avouer, les médecins modernes, qui n’apprennent plus à examiner (on ne peut pas leur reprocher, ce n'est pas de leur fait), calfeutrés dans leurs maisons médicales aux normes les plus modernes concoctées par nos administratifs et imaginées directement de la « chute » du livre Knock, ne voient plus beaucoup de cas situés en dehors du champ des grands problèmes dits de santé publique, où les politiques voudraient, en toute imbécillité, les voir confinés.

Il y a peu, je suis allé consulter mon médecin traitant, j’ai eu le remplaçant habituel. Première question, élémentaire : « Vous êtes inscrit dans ce cabinet ? »

Deuxième question : « Vous venez pour un renouvellement ? » Non, je ne prends aucun médicament (ça fait deux ans que je ne suis pas venu).

Troisième question : « Vous êtes suivi par un néphrologue ? » Non.

« Vous venez pourquoi alors ? » Pour voir comment ça va.

Reformulation moderne : « Ah ! Vous voulez un bilan ? »

Puis passage à l’examen clinique. Palpation de la cicatrice en FID pour un rein enlevé, pas d’examen du rein restant, auscultation du cœur, balancement en avant pour examen du poumon, re-balancement en arrière pour prise illico de la TA. « Vous pouvez vous relever ».

Prise de poids : « Vous avez perdu du poids, vous mangez normalement ? » Oui.

« Vous êtes dépressif ? » Non.

Remise d’une ordonnance longue comme le bras (tout, comme prévu, fut normal). Il y avait un quart d'heure de retard, il n’y avait plus que 10 minutes. Il ne s’est même pas rendu compte que j’étais médecin, mais il ne m’a pas demandé.

Je pense que beaucoup de médecins doivent penser comme moi, concernant la politique menée envers la médecine générale. Laissons la parole à La Fontaine avec la conclusion de sa fable :

« Il importe si bien, que de tous vos repas je ne veux en aucune sorte. »

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Dr Yves Adenis-Lamarre, Angoulême (Charente)

Source : Le Généraliste: 2822