Si « Le Généraliste » était paru en 1910

Devenir fonctionnaire, destin inéluctable du généraliste

Par
Publié le 18/03/2017
Histoire

Histoire

 

Ça ne vous dit rien à vous, la fonctionnarisation des médecins ; un jour viendra pourtant où nous serons tous officiers ministériels, délégués à la santé publique.

Eh bien, ça aura quelques avantages le jour où nous serons tous calqués sur le percepteur, par exemple, car, pour moi, c’est le type du fonctionnaire.

Ce jour-là, nous créerons des associations amicales et nous serons régis par des statuts de fonctionnaires, lesquels statuts, entre parenthèses, seront certainement épatants, étant donné la longueur de l’enfantement.

Donc, je nous vois nommés par le ministre compétent, à un poste de début, médecin de 6e classe, par exemple, aux appointements variables de X/100 sur le chiffre des recouvrements.

Nous cherchons dans le patelin de début une maison aussi confortable que possible pour nous avec, pour les clients, un petit réduit dans lequel il y aura une table en bois blanc noirci pour servir de bureau, un vieux fauteuil avec un vieux paquet de journaux dit rond de cuir pour y poser nos derrières de fonctionnaires, et un banc et quelques chaises de cuisine réformées pour faire asseoir les clients. La salle d’attente devient inutile : pas besoin de se gêner avec les contribuables, car les clients seront des contribuables. Plus de salons ruineux.

Au mur, des pancartes bleues sur carton jadis blanc : « On ne fume pas ici », « On ne crache pas ici », « On ne parle pas ici », etc.

En outre, des affiches informant le public qu’on doit payer les contributions sanitaires par douzièmes tous les mois, par quart, moitié ou totalité, MAIS D'AVANCE, faute de quoi, frais, poursuites, etc. C’est ça qui nous changera tous, médecins et clients.

Comme les employés des contributions directes, nous aurons droit à une indemnité pour les moyens de transport, ou encore, comme le percepteur, nous serons assujettis à des tournées régulières.

Notre avancement sera réglé par un statut qui ne pourra être modifié que par des bonnes notes données par les préfets, et auxquelles la politique ne sera pas étrangère, - nous serons de bons agents électoraux.

Je ne sais pas si ce sera l’âge d’or, mais nous aurons droit à une retraite proportionnelle à partir de 80 ans d’âge et 55 ans d’exercice, parce que les médecins auront beau être fonctionnaires, ils auront droit à un régime spécial.

C’est ainsi que pour les heures de service, elles continueront à être de 24 heures par jour, dimanche et fêtes compris, attendu que dans un service public, il ne doit pas y avoir de chômage, et que, dans les cas particuliers, le roulement serait difficile et coûteux à établir.

Il ne faut pas rire, le monopole de la médecine ne sera peut-être pas le dernier auquel songera l’État ; il sera pour lui d’un bon rapport car, ce jour-là, il réprimerait férocement l’exercice illégal et tout l’argent des gogos tomberait dans les caisses publiques.

Dédié au ministre des Finances en mal d’un projet d’impôt…

(Dr Léon Leriche, « La Gazette médicale du Centre », 1er janvier 1910)


Source : legeneraliste.fr