Si « Le Généraliste » était paru en 1898

De quelques morts héroïques, grandioses ou émouvantes de médecins célèbres

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Publié le 10/02/2017
Histoire

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Les Goncourt ont fait dans leur « Journal » le récit de la mort si grandiose du Pr Trousseau. Trousseau cherchant lui-même son propre diagnostic et faisant, en quelque sorte, passer un suprême examen clinique à ses élèves en les interrogeant, souriant, sur la valeur pronostique de sa « phlegmatia alaba dolens » qui venait d’apparaître, est un tableau d’une grandeur admirable.

Le Pr Verneuil qui racontait cette anecdote à ses élèves aimait à leur rappeler que, préoccupé de son état, Trousseau soupçonnant l’existence d’un carcinome, mais encore incertain sur le siège, s’était purgé pour s’explorer sans motif d’erreur et, certain, après, de ne s’être pas trompé, annonçait sa fin prochaine par un cancer de l’estomac.

On a tourné en dérision les vieux auteurs qui indiquaient au chapitre de l’étiologie du cancer, les chagrins, les préoccupations morales… Il semble que, pour Trousseau, cette étiologie, sans doute occasionnelle et non pathogénique, ait cependant une certaine valeur car tous ceux qui l’ont connu de près savent que les derniers temps de sa vie furent assombris par de violents chagrins d’un ordre tout intime.

À côté de cette belle mort, un peu théâtrale peut-être, comme le comportait la psychologie de ce professeur préoccupé de mourir en beauté, ainsi que les personnages d’Ibsen, il conviendrait de rappeler d’autres morts aussi touchantes dans leur simplicité pleine de grandeur, mais peut-être moins connus du monde médical. Les morts, comme dans la ballade de Burger, vont aussi vite dans notre profession que dans d’autres.

On a beaucoup médit du dandysme du Pr Royer-Collard. Cet élégant mondain, à la parole facile, qui payait le prix du passage aux perturbateurs de son cours sur le Pont-aux-Arts alors que la cohue hurlante le poursuivait depuis la Faculté, cependant a lui aussi su mourir avec courage et sur le champ d’honneur des professeurs, presque dans sa chaire d’hygiène à la Faculté. D’après la Gazette médicale (10 mai 1840), ses auditeurs l’ont vu se faire apporter à son cours, malade de l’affection de la moelle qui devait l’emporter. Il se faisait transporter jusqu’à sa chaire du grand amphithéâtre de la Faculté dans un fauteuil porté par ses appariteurs.

Le Pr Lovain mourut subitement dans une circonstance bien touchante. Il succomba le 24 octobre 1875 chez un malade du faubourg Saint-Antoine qu’il visitait par bienfaisance.

Le Dr Rathery, médecin des hôpitaux, atteint d’accès de goutte qui ne lui laissaient presque aucun espoir, fit son service d’hôpital jusqu’au dernier moment, se traînant dans des chaussons de lisière, appuyé au bras de son interne.

Bichat, malade et sentant sa fin approcher, se relève pour aller donner une consultation à la petite fille de sa concierge et après avoir rédigé l’ordonnance : « Je réponds de la petite. Allez maintenant chez le pharmacien ; mais, à titre de curiosité, faites vous rendre et gardez cette ordonnance… c’est la dernière de Bichat ».

Le Pr Dolbeau, dont les cours après 1871, furent l’occasion de scandales comme la Faculté n’en a peut-être jamais vu (le procès fait par ses héritiers à M. Lissagaray, à propos de son histoire de la Commune, m’interdit d’indiquer les causes de la colère des étudiants d’alors au sujet de la conduite de leur professeur durant l’insurrection de la commune de Paris), le Pr Dolbeau mourut le lendemain d’un examen qu’il fit passer à la Faculté : il fut frappé d’hémiplégie pendant l’examen le 11 mars 1877.

Dupuytren, enfin, frappé d’une première atteinte d’hémiplégie pendant son cours de Clinique, continuait sa leçon et faisait remarquer à ses auditeurs la difficulté qu’il avait à prononcer les mots.

Laënnec, nous confiait récemment le Pr Laboulbène, retiré en Bretagne et se sentant arrivé au terme de la maladie qu’il avait si bien observée et décrite chez ses malades, retirait les bagues de ses doigts en disant qu’il préférait ne pas laisser ce pénible devoir à accomplir aux siens après sa mort.

Le Pr Lasègue est mort à la fin des épreuves d’un concours qu’avec une rare énergie il avait tenu, quoique sans illusion sur sa fin prochaine, à présider jusqu’au bout.

Voilà, certes, quelques belles fins de médecins, et la mort contemplée d’un regard calme, héroïque , par ceux que nos détracteurs prétendent courageux seulement quand il s’agit de souffrances d’autrui !

(Dr Michaut, « La Chronique médicale », octobre  1898)


Source : legeneraliste.fr