Coronavirus : « Il n’y a pas de raison de ne pas être en mesure de concevoir un vaccin », selon le Pr Odile Launay

Publié le 24/04/2020
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Crédit photo : dr

Des milliers de chercheurs dans le monde et en France se sont mis en ordre de bataille pour produire un vaccin contre le SARS-CoV-2. Alors que les premiers essais chez l’homme ont déjà débuté pour certains d’entre eux, le Pr Odile Launay, infectiologue au Centre d’investigation clinique en vaccinologie Cochin-Pasteur (Paris), se montre confiante. Elle souligne toutefois qu’il faudra au minimum 12 à 18 mois avant de disposer d’un vaccin efficace et sûr.

Beaucoup de questions se posent actuellement quant à l’immunité induite par le SARS-CoV-2. Peut-on vraiment espérer disposer un jour d’un vaccin contre le coronavirus ?

Pr Odile Launay : Il n’y a aucune raison de ne pas être en mesure de concevoir un vaccin contre le SARS-CoV-2. La difficulté est qu’à ce jour, nous ne connaissons pas de manière certaine et complète les mécanismes de défense de l’organisme humain contre ce coronavirus. Il semblerait qu’ils mobilisent à la fois les réponses humorale par anticorps et cellulaire via les lymphocytes cytotoxiques. Ces connaissances sont un préalable indispensable, d’autant que nous avons toujours la crainte d’induire la formation d’anticorps facilitateurs de l’infection, à l’instar de ce qui avait été constaté avec le vaccin contre le VRS. 

Une bonne nouvelle est que nous ne disposons pas de données inquiétantes concernant une éventuelle propension du virus à muter au niveau du matériel génétique de la protéine d’enveloppe (la protéine S pour « spike »), contre laquelle sont dirigés la majorité des vaccins candidats à l’étude actuellement. 

Quelles sont les pistes actuelles ?

Pr O. L. : À ce jour, plus d’une centaine de candidats vaccins en développement sont recensés sur le site de l’OMS. La grande majorité sont en phase préclinique chez l’animal mais pour trois d’entre eux, les essais ont déjà démarré chez l’homme. Le premier à été le vaccin ARNm-1273, développé par la biotech américaine Moderna Therapeutics, à Cambridge, en collaboration avec le National Institute of Allergy and Infectious Diseases.

En ce qui concerne celui développé par l’Institut Pasteur à Paris par l’équipe du Pr Frédéric Tangy, les études sont en cours chez la souris. L’Institut Pasteur développe plusieurs pistes de recherche dont celle, probablement la plus prometteuse, qui repose sur la technologie du virus vaccinal de la rougeole. On insère, dans le génome d'une souche de virus vaccinale de la rougeole atténuée, des gènes qui codent pour la protéine S du coronavirus, lui permettant ainsi de l’exprimer à sa surface afin qu’il soit présenté au système immunitaire pour permettre la production d’une réponse immunitaire.

Cette stratégie est intéressante sur plusieurs plans. D’une part parce que le vaccin de la rougeole est très facile à produire en grande quantité et qu’il a démontré sa grande efficacité et sa sécurité d’emploi. D’autre part, cette technologie vaccinale dite de « vaccin recombinant » a fait ses preuves de sécurité et d’immunogénicité au cours d’essais cliniques conduits chez l’homme dans d’autres circonstances : vaccins contre le virus Zika, contre le chikungunya (qui entre en phase 3) ou encore contre la fièvre de Lassa. Pour l’instant, aucun n’a abouti mais les réponses immunitaires conférées par ces candidats vaccins et leur sécurité sont tout à fait intéressantes. Pour le coronavirus, les données encourageantes, obtenues chez l’animal, laissent à penser que nous avons raison de poursuivre dans cette voie.

D’autres approches sont testées en Europe et dans le monde. Plusieurs équipes misent sur la technique de l’ARN messager, une stratégie développée récemment dans des essais vaccinaux contre le MERS. Des vaccins à ADN mais aussi des vaccins exploitant les protéines recombinantes sont à l’étude. Dans ce dernier cas, la protéine S est fabriquée dans un système d’expression cellulaire comme E. coli ou une levure. Cette technologie a déjà été utilisée dans les vaccins contre l’hépatite B ou le papillomavirus. Enfin, certains candidats vaccins utilisent d’autres vecteurs viraux tels les adénovirus, en particulier sur le modèle des vaccins disponibles contre Ebola.

Par ailleurs, plusieurs pays ont lancé des essais cliniques pour déterminer si la vaccination par le BCG pourrait fonctionner, au moins de manière partielle, contre le Covid-19 en stimulant l’immunité innée.

Pourquoi les vaccins développés contre le MERS-CoV, le SARS-CoV-1 ou la fièvre de Lassa n’ont pas abouti ?

Pr O. L. : En réalité, le développement de ces vaccins, comme ceux de médicaments contre les coronavirus, n’a pas été un échec de la recherche. Il a été simplement interrompu car les épidémies se sont arrêtées, et les financements avec. 

En accélérant au maximum les procédures, à quel horizon pourrons-nous espérer disposer d’un premier vaccin ?

Pr O. L. : Développer un vaccin prend généralement entre dix et quinze ans. Ce laps de temps a été réduit à cinq ans pour le vaccin contre Ebola. Mais le temps des essais cliniques est incompressible afin d’obtenir toutes les garanties d’efficacité et d’innocuité. Par exemple, pour le vaccin développé par l’Institut Pasteur, les premiers résultats d'efficacité chez l'animal sont attendus pour fin mai. Nous allons identifier les patients pour l’étude de phase 1, qui devrait commencer au début de l’été 2020. Il faudra patienter trois mois environ pour avoir les premiers résultats et – si le virus continue à circuler, ce qui est très probable – lancer dans la foulée une phase d’efficacité accélérée dont la durée minimale serait de six mois. En comptant la fabrication à large échelle du vaccin et si les résultats montrent une efficacité et une bonne tolérance, il serait envisageable d’en disposer à l’automne 2021. On ne voit pas comment obtenir un vaccin efficace dans des délais plus rapprochés. 

Le moment venu, qui devra bénéficier de ce vaccin ?

Pr O. L. : Le personnel médical devra bien sûr être prioritaire, tout comme d’autres franges de la population à haut risque. Mais il serait concevable que ce vaccin rentre à terme dans le rang des vaccins systématiques à l’exemple du vaccin antigrippal, si le virus circule toujours bien entendu, en fonction de la durée de protection conférée par le vaccin.

Mais deux questions seront cruciales : malgré l’immunosénescence, ce vaccin fonctionnera-t-il chez les plus âgés, qui sont aussi les plus à risque de décès par Covid-19 ? Et les individus accepteront-ils de se faire vacciner ? Rien n’est moins sûr, comme en témoignent les premiers résultats de l’enquête Coconel que nous menons régulièrement (voir encadré ci-dessous).

Des Français plutôt réservés à l’égard d’un éventuel vaccin

On imagine les Français espérant impatiemment la fabrication d’un vaccin. Pourtant, un quart refuseraient de se faire vacciner, selon les résultats de la première vague de l’enquête Coconel, menée fin mars 2020. 

Ce refus est plus fréquemment exprimé par les femmes (31 %, vs 21 % des hommes), les employés et les ouvriers (33 % et 30 %, vs 25 % parmi les professions intermédiaires, 16 % parmi les cadres et professions intellectuelles supérieures), et par ceux qui estiment que le confinement est une mesure excessive par rapport à la gravité réelle de l’épidémie (38 %). Il est aussi lié aux comportements vaccinaux antérieurs : 11 % de ceux qui ont été vaccinés contre la grippe saisonnière cet hiver refuseraient ce vaccin, contre 32 % de ceux qui ne l’ont pas été. Enfin, du point de vue de l’âge, il concerne surtout les 26-35 ans (39 %). Toutefois, bien qu’ils soient plus exposés à faire des formes graves, 18 % des 66-75 ans et 22 % des plus de 75 ans refuseraient le vaccin.
 


Propos recueillis par Hélène Joubert

Source : legeneraliste.fr