Si « Le Généraliste » était paru en 1914

Comment cacher son ignorance ou le prestige des mots…

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Publié le 12/09/2017
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Crédit photo : Phanie

- « Vous n’entendez point le latin ? dit Sganarelle à Géronte. Bonus, bona, bonum. Deus sanctus. Est ne oratio latinas ?.. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette ! »

Plus de deux siècles ont passé depuis Molière. Comme Sganarelle nous continuons à dissimuler notre ignorance derrière un mot sonore et incompréhensible ; éternel Géronte, le public continue à mesurer son admiration à son incompréhension.

Un malade me faisait un jour le récit de ses voyages à travers l’Europe à la recherche d’un médecin capable de lui expliquer ses maux. « Ah, me disait-il,pourquoi n’ai-je pas rencontré plus tôt le professeur … ! Depuis dix ans, je ne pouvais digérer ; les uns supposaient que mon estomac ne fonctionnait pas assez, d’autres qu’il fonctionnait trop ; celui-ci incriminait le foie, celui-là l’intestin ; c’est probablement nerveux, me disait un troisième, mais, en somme, tous restaient dans l’indécision, et je n’étais pas fixé. Le professeur X… n’a pas hésité un instant. À peine m’avait-il examiné qu’il me disait catégoriquement : "Vous avez une dyspepsie ! "

Autre histoire : vous vous souvenez peut-être de cette hystérique qui lisait dans l’avenir, devinait le nom de ses interlocuteurs, avec cette particularité que ses réponses s’inscrivaient en traits distincts sur sa peau. Les spectateurs contemplaient avec ébahissement sur sa poitrine, soit leur prénom, soit des inscriptions telles que « X… sera bon pour le service ». La renommée de la pythonisse s’envola de sa commune jusque vers la capitale, et un rédacteur d’un de nos grands quotidiens vint, il y a quelques mois, étudier de près le « miracle ».

« Il ne s'agissait donc que de dermographisme... »

N’y comprenant rien, il se décida à prier trois de nos confrères d’examiner la jeune fille et d’exprimer leur avis. Ceux-ci durent être, je suppose, quelque peu embarrassés de leur mission, et ils se tirèrent d’affaire en empruntant le procédé de Sganarelle.

- « Savez-vous ce que c’est que le dermographisme ?

Non !

- Eh bien, c’est précisément   cela… Bonus ? bona, bonum… Deus sanctus… Voilà ce qui fait que cette jeune fille prédit l’avenir ! »

 Et le journaliste de prendre sa plume la plus neuve et d’expliquer au public qu’il avait tort de s’ébahir puisqu’en somme il ne s’agissait que de « dermographisme ». Et on n’en parla plus, et personne n’eut l’idée de demander ce que c’est que le dermographisme, ni par quel mécanisme il transformait les jeunes filles en sorcières.

Médecins mes frères, ne sourions pas trop des naïfs qu’hypnotise notre terminologie néo-grecque. Ils sont excusables, n’ayant aucune prétention à la science, de s’incliner sans comprendre devant notre jargon ; ils nous donnent en cela un témoignage de confiance dont nous ne saurions leur en vouloir.

Des mots forgés par nous-mêmes étiquetés sur des bouteilles vides

Rions plutôt de nous-mêmes ; car, si quelquefois, comme Sganarelle, nous esquivons, en jetant dans la conversation un terme incompréhensible, une explication difficile, nous sommes bien plus souvent des Gérontes fascinés par le prestige des mots. Que dis-je ? Nous dépassons de cent coudées Géronte en naïveté, puisque ces mots, dont la fantasmagorie nous éblouit, nous les avons forgés nous-mêmes, et n’ignorons pas qu’ils sont étiquetés sur des bouteilles vides !

Nous sommes ainsi faits. Nous gravons une inscription sur une porte close et nous voilà persuadés que nous savons ce qu’il y a derrière ! Nous constatons chez un malade des symptômes qui nous déroutent ; nous en cherchons vainement l’interprétation pendant de longs jours et nous nous décidons enfin à confier notre angoisse à un confrère plus averti : « Maladie de X… », déclare-t-il gravement après examen. Nous voilà immédiatement satisfaits, le sourire revient sur nos lèvres, l’anxiété du doute se dissipe, nous retrouvons notre quiétude et considérons notre tâche comme terminée.

Or que veut dire l’appellation qui nous a tirés d’embarras ? Que X… a observé la même symptomatologie ; mais, le plus souvent, il ne l’a pas expliquée plus que nous et, parce que la maladie est étiquetée, nous ne la connaissons pas mieux.

Nous sommes comme de bureaucrates dont la vie se passe à distribuer des pièces dans des casiers et à n’y plus penser ; Nous sommes tourmentés tant que nous ne savons pas où classer un cas donné. Du jour où nous savons dans quel cartonnier existant nous pouvons le mettre, et quelle étiquette nous pouvons lui attribuer, nous avons notre conscience tranquille et nous nous croyons dispensés de réfléchir.

Que de phénomènes expliquons-nous maintenant par l’anaphylaxie ? Quant à chercher à expliquer l’anaphylaxie elle-même, combien y songent ? Elle a un nom tiré du grec, une existence officielle, son auteur a reçu le prix Nobel et un fauteuil à l’Institut. Que désirer de plus ?

Le sentiment respectable de l'ignorance

Si le prestige des mots sonores n’était chez nous qu’un ridicule, je n’en parlerai pas. À quoi bon attirer l’attention sur nos travers dont le public n’a que trop de tendance à se gausser ? Mais ce qui m’enrage, c’est de voir que, prenant au sérieux ces créations de notre imagination nourrie de grec et de latin, nous perdons devant leur incompréhensibilité le sentiment de notre ignorance. Or ce sentiment est respectable entre tous et il faut le cultiver jalousement car il est la condition essentielle du progrès.

(Dr G. Linossier, Paris Médical, 1914)


Source : legeneraliste.fr