Si « Le Généraliste » était paru en 1900 - À père alcoolique, fils rachitique…

Si « Le Généraliste » était paru en 1900À père alcoolique, fils rachitique…

Alain Létot
| 27.09.2016
  • Histoire


Dans la clinique d'un des plus grands médecins de Paris, un ouvrier robuste, un géant, entrait l'autre jour, faisant passer devant lui un pauvre petit être malingre et triste, grelottant et apeuré, aux épaules voûtées, aux épaules fléchissantes, ayant dans le regard obscur des lueurs sombres, tout un ensemble effondré déjà, comme si le poids de la vie lui était trop lourd à porter.

Et le contraste était si complet et si effrayant entre l'homme superbe qu'était le père et le nain rachitique qu'était le fils que tous les regards apitoyés se fixèrent sur ce dernier. Longtemps ils attendirent dans la salle de clinique, et le père disait à l'enfant : " Tu n'auras pas peur ? Tu ne cacheras pas où ça te fait mal ? Le petit répondait à chaque fois " non " de la tête. Enfin, la porte s'ouvrit. l'ouvrier s'avança  automatiquement, poussant devant lui son enfant. " Voyons ça ", dit le docteur. Et, lentement, avec une grande douceur, il palpait, auscultait, examinait.

De temps en temps, une question brève... puis un silence de mort pendant lequel l'ouvrier, ne vivant plus, ne respirant plus, croyait entendre son cœur  battre dans sa poitrine angoissée. Enfin, le grand médecin se releva et, regardant l'homme froidement, lui dit : " Ça, c'est un enfant d'alcoolique... "
« Par exemple, s'écrie l'ouvrier, moi qui ne me soûle jamais. Vous pouvez demander. ».
« Oui, dit le docteur, mais est-ce que vous ne buvez jamais d'alcool ? »
« Dame, si ! Tous les matins... avant de travailler... j'ai commencé à en prendre pour deux sous, il y a quinze ou vingt ans... vous comprenez... l'ouvrage... les camarades... »
«  Et à présent ?  »
« J'en prends pour huit sous... mais je vous jure que ça ne me fait rien... »
« Mais, malheureux ! Vous ne comprenez donc pas que cette saleté de trois-six que vous avalez comme cela tous les matins et aussi, à l'occasion, dans la journée, a fini par imbiber votre cervelle, par couler dans vos veines, par imprégner vos nerfs, vos muscles, votre moelle épinière... »
« Et alors ! », demanda le pauvre malheureux qui tremblait de comprendre..
« Et alors, répondit le docteur, en montrant le petit condamné avec un geste intraduisible, et alors... voilà ! »

(C. Paillart, « L'alcoolisme dans l'arrondissement d'Abbeville », 1900)

Source : Legeneraliste.fr

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