Si " Le Généraliste " était paru en juin 1895 - Les foudres de l'Académie s'abattent sur les marchands de vin

Si " Le Généraliste " était paru en juin 1895Les foudres de l'Académie s'abattent sur les marchands de vin

Alain Létot
| 04.09.2016
  • Histoire

C'est à qui appellera les foudres législatives sur les détenteurs des foudres toxiques. L'éminent secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine, M. Bergeron, est un de leurs ennemis les plus déclarés et il s'en fait gloire. Dès 1870, il avait dénoncé les méfaits de l'alcool. À cette époque, le fléau n'était pas encore menaçant.

"Mais en 1871 le fléau avait fait de tels progrès et il avait joué un si terrible rôle dans la criminelle folie de la Commune que l'Académie ne pouvait rester indifférente en présence d'un mal qui avait produit de si grands désastres ; elle reprit donc d'urgence la question de l'alcoolisme en  me chargeant de faire un rapport sur un mémoire de M. Jeannel, relatif à la répression de l'ivrognerie dans l'armée ; sur la proposition de loi de M. Roussel, tendant à réprimer l'ivresse publique et à combattre les progrès de l'alcoolisme et, enfin, sur un mémoire du regretté Lunier dénonçant le rôle que jouent les boissons alcooliques dans l'augmentation du nombre des cas de folie. C'est à cette même époque que l'Académie me chargea de rédiger un avis au peuple sur le danger de l'abus des boissons alcooliques. "

"Montrer dans toute sa repoussante vérité le tableau des désordres qu'entraîne l'abus des boissons alcooliques
Dans un autre passage du rapport de 1871, M. Bergeron montrait combien " il était urgent d'assurer l'avenir contre les douleurs et les humiliations que l'alcool nous faisait subir, en consacrant un plus large budget à l'instruction publique et plus encore à l'éducation morale des enfants et des adolescents en développant chez eux le sentiment du devoir envers autrui en leur montrant dans toute sa repoussante vérité le tableau des désordres qu'entraîne l'abus des boissons alcooliques " ; puis il indiquait que "pour sauver l'adulte et le préserver de l'entraînement du cabaret, il fallait, d'une part, dégrever de tous droits le vin naturel, le cidre et la bière et grever au contraire l'alcool et les liqueurs de droits exorbitants ".

Ce que M. Bergeron disait en 1871, il le répète aujourd'hui parce que le mal attend toujours son remède. Ce remède, l'honorable académicien croit le trouver dans la diminution du nombre des débits à l'aide de mesures dont la sévérité n'a pas besoin d'être justifiée. "Je voudrais, dit en termes excellents M. Bergeron, qu'on exigeât d'eux (les débitants) un droit de licence très élevé et qu'on ne la leur accordât que si les autorités compétentes, qui seraient en France la commission proposée par M. Reinach, en constataient la nécessité ou se trouvaient en présence, j'insiste sur ce point, de garanties morales indiscutables. Je voudrais qu'on leur interdise de vendre des alcools à crédit, toute dette contractée de ce chef étant déclarée nulle ; de débiter des spiritueux à des enfants de moins de quinze ans ou à des personnes ivres et, enfin, qu'on les rendit responsables des désordres qui pourraient se produire dans leur établissement sous peine d'amende ou d'emprisonnement. Je voudrais encore qu'on leur imposât, par la crainte d'inspections et d'analyses fréquentes, l'obligation de ne vendre que des alcools complètement rectifiés. Je voudrais enfin qu'on refusât, de la manière la plus absolue toute licence aux maisons de commerce ou aux boutiquiers autres que les cabarets et les débits de boissons proprement dits. "

Puissent ces dignes paroles trouver un écho dans les hautes sphères. Toujours infatigable, M. Laborde vient répondre à certaines assertions émises par M. Daremberg dans la précédente séance. M. Daremberg a dit qu'il était nécessaire que les alcools destinés à la consommation contiennent certaines impuretés ; selon lui, les cognacs et armagnacs authentiques renferment plus d'impuretés que les alcools de grain et de betterave. D'après les expériences de M. Laborde sur des cobayes, le furfurol ne se rencontre, en effet, que dans les alcools de grain où il se forme aux dépens du son, d'où le nom d'huile de son qu'on lui donne aussi. Les alcools de grain sont donc très mauvais ; les alcools de raisin le sont également, mais beaucoup moins toxiques.

M. Daremberg persiste à croire que les alcools de bonne qualité contiennent plus de furfurol et plus d'alcool amylique que les alcools de mauvaise qualité. Pour M. Laborde, au contraire, les cognacs et armagnacs qui contiennent du furfurol en grande quantité ont subi une addition quelconque. Les alcools naturels n'en renferment pas.

M. Daremberg, se référant aux chiffres du laboratoire municipal, avance que l'alcool de mélasse, le plus mauvais de tous, contient seulement 0, 15 % de furfurol alors que le cognac en contient 6,5%. M. Laborde revient à nouveau sur les dangers des alcools industriels. L'ivresse qui résulte de leur absorption a une tout autre physionomie que l'ébriété presque toujours gaie de nos pères qui n'avaient pas le bonheur de consommer de pareils poisons.

"Nous avons, conte avec beaucoup d'humour M. Laborde, vu et connu des vignerons qui ont vécu jusqu'à quatre-vingts ans et plus sans cesser un seul jour d'être et de se maintenir dans l'état d'ivresse qui était devenue une habitude invétérée et une nécessité de leur existence. Nous en avons connu particulièrement un - il était de ma parenté - qui après avoir mené cette existence ébrieuse pendant quatre-vingt-dix ans, au milieu de sa vigne, dont il consommait à lui seul la récolte annuelle, n'a trouvé la mort qu'au fond de sa cuve en fermentation où il s'est laissé choir un beau jour. "

Tout le monde ne peut pas, comme le duc de Clarence, se payer le luxe d'un tonneau de malvoisie.

M. Laborde touche ensuite - oh, discrètement, comme il convient - à la question de l'alcoolisme dans l'armée. La distribution de l'alcool est, chacun le sait, réglementaire dans l'armée de terre et de mer ; or est-il téméraire d'affirmer que la qualité du produit n'entre pas suffisamment dans les préoccupations de ceux qui ont à ordonner cette attribution ? Il y a là pour nos confrères militaires un devoir social auxquels ils ne se déroberont certainement pas.

Les asiles d'alcooliques dans le monde

M. Magnan, à qui M. Laborde cède la tribune, vient nous entretenir des asiles d'alcooliques et fait en quelques mots l'historique de la question : il rappelle l'apparition de ces asiles en Amérique après la guerre de Sécession, sous l'influence et grâce à l'activité de Sociétés philanthropiques. On allait chercher jusque dans les prisons les ivrognes qu'on y avait enfermés et on les amenait dans les asiles ; le juge avait le droit de les y envoyer d'ailleurs directement ; les ivrognes de bonne volonté pouvaient aussi aller s'y repentir pendant un certain temps. Les frais de ces asiles étaient couverts par une certaine somme prise sur les droits de licence des débitants.

En Angleterre, on créa des asiles, mais seulement pour les malades riches et les formalités d'admission furent si compliquées qu'il y eut peu d'adeptes. L'Allemagne installa un asile près de Düsseldorf mais comme on n'y était obligé qu'à la tempérance et non à l'abstinence, le malade à sa sortie tombait vite dans les mêmes errements. M. Magnan conclut, enfin sur l'asile dont le département de la Seine va bientôt être doté.

(" La Chronique médicale ", juin 1895)

Source : Legeneraliste.fr
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