Si « Le Généraliste » était paru en mai 1880 - La Ligue internationale des anti-vaccinateurs se déchaîne contre la vaccination obligatoire

Si « Le Généraliste » était paru en mai 1880La Ligue internationale des anti-vaccinateurs se déchaîne contre la vaccination obligatoire

Alain Létot
| 06.05.2016
  • Histoire

    La Ligue internationale des anti-vaccinateurs se déchaîne contre la vaccination obligatoire

On sait que la Chambre des députés est actuellement saisie d’une proposition de loi sur la vaccination obligatoire. La simple annonce de cette mesure législative en projet a réveillé une polémique que l’on pouvait croire éteinte, et nous sommes à la veille d’assister à une nouvelle campagne des vaccinophobes ; la bataille est même déjà engagée à Paris.

Mais cette fois la vaccine n’a plus affaire à des attaques isolées émanant de personnes étrangères à la médecine, comme il y a quarante ans, à l’époque où le mathématicien Carnot protestait au nom du calcul des probabilités contre le bénéfice de la vaccine ; cette fois, ce sont des hommes de l’art et même, pour la plupart, des médecins praticiens de l’étranger qui se coalisent, qui se groupent et qui, grâce à la facilité des communications, ont organisé ce qu’ils appellent eux-mêmes une ligue internationale des anti-vaccinateurs.

Condamné treize fois à l'amende pour refus de vacciner ses enfants

Le bureau de cette ligue, composé de médecins anglais, allemands, suisses et belges et de quelques étrangers non-médecins qui ne paraissent pas moins convaincus que les docteurs – témoin ce vaccinophobe de Londres qu’on nous a montré et qui s’est laissé condamner treize fois à l’amende pour refus de vacciner ses enfants - , ce bureau, dis-je, est depuis quelques jours à Paris et déploie un grand zèle pour la propagation de  sa foi. Il a présenté requête au Président de la République, au sujet du projet de loi de vaccination soumis au Parlement ; il a obtenu audience des ministres de l’Intérieur et de l’Agriculture ; enfin, il a donné quelques conférences dans la salle du boulevard des Capucines. Mais, jusqu’ici, il ne paraît pas avoir agité beaucoup l’opinion publique, si j’en juge par ce que j’ai vu moi-même à la conférence des Capucines, où nous étions jusqu’à dix-huit personnes, y compris le personnel du bureau, presque aussi nombreux que l’auditoire.

La faute aux femmes...

La ligue des anti-vaccinateurs agit par la parole et par l’écrit. Elle a répandu à profusion dans le public une petite brochure qui paraît être la traduction d’un ouvrage anglais et qui est intitulée « Essai historique sur l’origine et la propagation du dogme de la vaccine », par Dudgeon. On se doute bien, à la simple lecture de ce titre que l’auteur n’est pas médecin ; mais le doute devient certitude quand on a lu quelques lignes de cette brochure où nous n’avons pas trouvé un seul argument. Ce que l’auteur a imaginé de plus fort, à l’appui de sa thèse, c’est que la vaccine, comme l’inoculation, a été propagée par des femmes, et que c’est cet engouement mondain qui a fait la fortune de cette panacée.

Une bonne fortune pour les monarques

D’autre part, ajoute l’auteur, si, au commencement du siècle, les rois se sont si fort empressés de répandre la vaccine chez eux, cela tient à l’état de désorganisation où se trouvait l’Europe à cette époque : l’Autriche était en déroute, l’Irlande en révolution ; les têtes couronnées étaient affolées au seul nom de la République ; on comprend, dit  M. Dudgeon, que dans ce moment critique, c’était une bonne fortune pour les monarques de pouvoir se montrer comme les inaugurateurs dune découverte merveilleuse. Et voilà pourquoi, d’après l’auteur, et pour employer sa langue, le dogme de la transubstantation de la variole en vaccin s’est établi en Europe. Le reste est de cette force, et nous dispensera d’étendre nos citations, renvoyant pour le surplus à la brochure elle-même les lecteurs qui ont du temps à perdre et qui aiment à rire car, à défaut de preuves, l’essai est rempli d’une douce gaieté.

Je conviens que l’élément médical du bureau traite son public avec plus de sérieux ; mais ses arguments, pour être moins fantaisistes, ne sont pas, au fond, plus solides. J’ajoute qu’ils n’ont même pas le mérite de la nouveauté ; ce sont toujours les vieux arguments des vaccinophobes de l’an XII sur le déplacement de la mortalité occasionné par la vaccine, sur l’inoculabilité des maladies infectieuses des animaux et de l’homme, etc.

Les piqûres vaccinales : une recette empirique

Et d’abord la vaccine est-elle un préservatif contre la variole ? Les anti-vaccinateurs disent que nous sommes dupes d’une illusion. L’un des orateurs de la ligue soutient cette thèse que les piqûres vaccinales que les médecins font au bras des enfants constituent une recette empirique de la même force que celle qui consiste à percer les oreilles des enfants pour les préserver des ophtalmies, et que la preuve de la valeur prophylactique de la vaccine reste à faire.

La vaccine a montré son efficacité en Suède

Sur ce point, on peut répondre catégoriquement aux anti-vaccinateurs. Rappelons sommairement ce que nous avons écrit dans ce journal en 1875 à propos des épidémies de variole de 1870-71. Nous avons dit que le gouvernement suédois avait publié un état de la mortalité générale et des décès par variole depuis 1750 jusqu’à 1860, et même jusqu’à ce jour. Il résulte de cet intéressant document que, de 1750 à 1801, époque où la vaccine fut introduite en Suède, on comptait annuellement un décès par variole pour 364 habitants et que les décès par variole formaient le dixième de la mortalité générale. De 1801 à 1877, la mortalité par variole n’est plus que de de 1 décès pour 5 355 habitants, et ne représente plus que le centième  de l’ensemble des décès de toutes causes. Les relevés du gouvernement suédois montrent que jusqu’à 1801 le  chiffre des décès est constamment très élevé ; il diminue sensiblement dans la période 1801 à 1812, et à partir de 1812, époque où la vaccination, déjà couramment pratiquée, est devenue obligatoire, le nombre annuel des morts occasionnés par la variole est insignifiant.

Il y a là un témoignage indiscutable en faveur de l’efficacité de la vaccine. Aussi les anti-vaccinateurs se rejettent-ils d’un autre côté et disent : le bénéfice de la vaccine est illusoire, et s’il est vrai qu’elle ait réduit la dîme mortuaire de la variole, elle a eu pour conséquence d’aggraver la mortalité sur d’autres points, et par exemple dans les maladies de l’enfance. C’est mà une assertion hasardée que les faits ne confirment pas. Le docteur Sidenbladh, en s’appuyant sur les relevés suédois que nous venons de rappeler, a établi que, vers 1760, la mortalité dans la première année de la vie était de 23,5 pour cent enfants : elle n’est plus aujourd’hui que de 13,8 pour 100, presque moitié moindre. L’objection des anti-vaccinateurs sur la prétendue métastase de la variole porte complètement à faux.

Il n’est pas vrai d’avantage, comme le soutiennent les adversaires de la vaccine, que la mortalité non plus spéciale à l’enfance, mais la mortalité générale se soit aggravée dans les pays – où la pratique vaccinale s’est répandue, en sorte que, suivant eux, à considérer l’ensemble des décès, la mortalité serait plus grande aujourd’hui qu’avant la découverte de la vaccine.

Reprenons encore l’exemple de la Suède : dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, avant la vaccine, la mortalité moyenne générale était de 27 pour 1 000 habitants ; durant cette même période, comme nous l’avons dit plus haut, la moyenne des décès occasionnés par la variole était de un dixième de l’ensemble de tous les décès, soit de 2,7 par 1 000 habitants, résultat inconciliable avec le dire des détracteurs de la vaccine.

Une espérance de vie passée de 27, 5 ans en 1785 à un peu plus de 40 ans en 1880

Du reste, et sans qu’il soit besoin d’entrer dans une discussion détaillée, on sait que la durée de vie moyenne s’est notablement accrue en tous pays depuis la fin du siècle dernier, pur des causes très diverses parmi lesquelles il faut signaler les progrès de l’hygiène publique. Ce qu’il importe de consigner ici, c’est la part qui revient à la vaccine dans cet accroissement de la durée de la vie humaine.

En s’appuyant sur les documents suédois, on trouve que l’influence de la vaccine se traduit par un accroissement de trois ans et demi dans la durée de vie moyenne. En France, par exemple, la durée moyenne de vie, vers 1785, était de 27 ans et demi, elle est aujourd’hui un peu supérieure à 40 ans ; dans cet accroissement total de douze ans, en moins d’un siècle, la vaccine figure pour plus de trois ans . C’est là un résultat considérable qui justifie bien les paroles que William Pitt adressa au Parlement anglais en lui demandant une récompense nationale pour Jenner : « La Chambre ne doit pas craindre que la reconnaissance excède le service : il n’en fut jamais de plus grand ».

Pas d'inoculabilté de maladies infectieuses par le vaccin

Des autres objections soulevées par la ligue des anti-vaccinateurs, il en est une sur laquelle ils insistent particulièrement, c’est l’inoculabilité possible de certaines maladies infectieuses de l’homme ou des animaux par l’insertion vaccinale. A voir la complaisance avec laquelle ils développent ce thème, il est évident qu’ils espèrent faire impression sur le public en général, mais surtout sur le public non-médical qui est appelé à se prononcer sur le projet de loi de vaccination. Lorsque s’engagea, en 1874, devant le Parlement allemand, la discussion sur la vaccination obligatoire, les débats furent très vifs sur ce point, et, ne pouvant empêcher le vote de la loi, les vaccinophobes du Reichsrath firent inscrire cette disposition qui est l’article 17 de l’impf-gesetr : « Celui qui, dans l’opération de la vaccine aura fait preuve de négligence sera puni d’une amende de 500 marks et, en certains cas, d’un emprisonnement ».

La loi allemande, sans l’exprimer explicitement, vise la syphilis communiquée ? L’accident est possible, mais il est rare, et on a fait beaucoup trop de bruit des cas de communication cités dans les auteurs. On peut se rendre compte de la rareté de cet accident de la manière suivante. Le gouvernement écossais publiait chaque année un rapport détaillé sur les vaccinations faites dans ce pays. J’ai parcouru toute la série de ces rapports, remarquables au point de vue clinique et statistique. Je n’y ai relevé qu’un seul cas de syphilis communiquée par la vaccine. Je le rapporte textuellement parce qu’il est authentique et curieux : « Une femme mariée de Leith donna le jour à deux jumeaux. Avant l’expiration du délai statutaire (sixième mois), elle se présenta dans un établissement public pour les faire vacciner. L’un d’eux fut vacciné avec du vaccin pris dans un tube, et l’opération réussit à merveille. Il n’en fut pas ainsi du second qui fut vacciné avec du vaccin pris sur un autre enfant qui avait été lui-même vacciné huit jours auparavant. La mère, au moment de l’opération, avait expriméquelques scrupules au vaccinateur, relativement à l’état de santé du vaccinifère ; mais elle laissa faire sur l’assurance qui lui fut donnée que ce dernier enfant était sain. Le jumeau ainsi vacciné ne tarda pas à présenter les signes manifestes de la syphilis transmise, et il murut trois mois après des suites de cette infection syphilitique. Le médecin de l’établissement, bien que ne partageant pas les idées des autres vaccinateurs, a déclaré dans son rapport que ce cas malheureux devait être rappelé comme un avertissement contre les conséquences possibles d’une vaccination faite à l’aventure (indiscriminate) dans un établissement où l’on porte un grand nombre d’enfants de provenance inconnue à vacciner ».

C’est, je le répète, le seul cas de syphilis communiquée qui se trouve relaté dans les rapports adressés au gouvernement écossais, et ces rapports embrassent quinze ans et ne comportent pas mois de douze cent mille vaccinations.

 

(L. Vacher, « La Gazette médicale de Paris », 1881)

 

Source : Legeneraliste.fr
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