Si " Le Généraliste " était paru en novembre 1895 - Les vertus médicinales de la salive

Si " Le Généraliste " était paru en novembre 1895Les vertus médicinales de la salive

Alain Létot
| 15.11.2015
  • histoire

Dans l'Antiquité, on croyait à l'efficacité médicinale de la salive ; on pensait qu'elle avait par elle-même une vertu, que son possesseur avait un certain pouvoir, ou qu'elle aidait aux conjurations qui devaient chasser la maladie.

De Jésus à Pline
On sait que l'Évangile selon Saint Jean raconte que Jésus se servit de sa salive pour guérir un homme sourd et muet. Il le prit à part, lui mit les doigts dans les oreilles, cracha sur sa langue, regarda le ciel en soupirant, et le sourd-muet fut guéri.

D'après Pline, il est d'usage dans tous les remèdes de cracher trois fois en conjurant le mal et d'aider ainsi l'effet des médicaments, comme aussi de marquer trois fois avec de la salive les furoncles naissants, lorsqu'on est à jeun.

Le même auteur rapporte bien d'autres exemples de la puissance de cette singulière médication. La salive d'une femme à jeun, bonne contre les fluxions, passe pour bonne aussi aux yeux pleins de sang ; auquel cas, il faut mouiller de temps en temps les coins des yeux enflammés ; pratique encore plus efficace si la femme s'est abstenue la veille d'aliments et de vin : " Ne refusez donc pas, dit-il, de croire qu'on guérit les lichens et les lèpres en les frottant tous les jours avec de la salive à jeun ; qu'on guérit l'ophtalmie en y faisant pareille onction le matin ; les carcinomes, en pétrissant avec de la salive la plante appelée le mal de la terre ; le torticolis en portant de la salive à jeun de la main droite au jarret droit, de la main gauche au jarret gauche ; qu'enfin, si quelque animal est entré dans l'oreille, il suffit de dans cette partie pour l'en faire sortir " (Pline, 1, XXXVIII, chap. XXII).

La salive entrait aussi dans la composition des charmes qui prévenaient ce qu'on appela plus tard le nouement de l'aiguillette. Dans le " Satyricon " de Pétrone, chap. CXXVIII, la vieille sorcière à laquelle Encolpe s'adresse pour recouvrer la puissance qu'il a perdue, lui attache au cou un réseau formé de fils de différentes couleurs, pétri de la poussière avec sa salive, prend ce mélange avec le doigt du milieu et lui en signe le front ; elle lui ordonne ensuite de cracher trois fois.

Lorsque les sorciers du Moyen-Âge guérissaient les écrouelles et certaines autres maladies, ils crachaient.

Croyances bretonnes
Cette antique croyance au pouvoir de la salive a traversé les âges : on la retrouve en Bretagne. Renan, qui raconte, dans ses " Souvenirs d'enfance ", l'histoire d'un vieux gentilhomme ruiné, devenu broyeur de chanvre, dit que l'on croyait que, comme chef, il était dépositaire de la force de son sang, qu'il possédait éminemment les dons de sa race et qu'il pouvait, avec sa salive et ses attouchements, la relever quand elle était affaiblie… Sa maison était entourée certains jours de gens venus de 20 lieues à la ronde.

Quand un enfant marchait tardivement, avait les jambes faibles, on le lui apportait, il trempait ses doigts dans sa salive et traçait des onctions sur les reins de l'enfant, que cela fortifiait.

En Haute-Bretagne, ceux qui pansent des dartres mettent dans le creux de leur main de la cendre de tabac et crachent dessus étant à jeun ; puis, avec leur doigt, ils font une onction tout autour de la dartre en disant :
" Dartres, dartres, vous vous en irez,
Comme il est vrai que je vous dis la vérité ".
Cette opération doit être répétée trois fois de suite, l'opérateur étant à jeun.

D'autres, qui ont aussi le pouvoir de guérir les dartres, mettent du sel dans leur bouche et l'étendent sur l'endroit malade.

Pour panser du ver (c'est une sorte de furoncle), il faut n'avoir jamais connu son père et faire avec sa salive une croix sur le milieu du bouton.

On guérit la goutte en crachant dans sa main et en frottant bien l'endroit malade. Si on a des engelures, il faut cracher sur ses doigts et ne pas les essuyer.

Salpé prétend qu'on dissipe l'engourdissement d'un membre quelconque en crachant dans son sein ou en touchant avec de la salive la paupière supérieure.

Les fourmillements dans le jarret disparaissent si on crache dans sa main et qu'on se frotte le mollet avec la main imbibée de salive (Haute-Bretagne). En (sic) Portugal, quand on a un pied engourdi, si l'on veut qu'il revienne à son état naturel, il faut l'oindre de salive en y faisant une croix avec le doigt et en récitant une conjuration (C. Pedroso, "Superstiçoes "). La même superstition a été relevée en Espagne par Guichot.

Dans le nord-est de l'Ecosse, pour guérir l'impétigo, il faut faire passer un shelling (sic) neuf fois autour de la crémaillère, cracher fortement dessus et frotter avec la partie malade.

Les bienfaits du crachat
Les populations contemporaines peu avancées en évolution ont encore une confiance plus grande dans le crachat. Raffenet dit qu'un remède infaillible, selon les noirs du Sénégal, consiste à cracher dans la bouche du malade. Au Gabon, pour chasser le mauvais esprit, on fait une aspersion avec une sorte d'eau, puis on crache à droite et à gauche du patient en exprimant le vœu que le mauvais esprit soit chassé. La cérémonie finie, le malade crache à son tour en marmottant une formule d'exorcisme.

À la Nouvelle-Calédonie, le sorcier qui admoneste le malade saisi de frénésie lui crache, pour le guérir, brusquement dans l'oreille ou dans l'œil des herbes mâchées.

D'après Fernet, cité par Thiers, pour guérir la toux, il faut cracher dans la gueule d'une grenouille de buisson et la laisser incontinent après, toute vive. Varron, cité par Pline, prétend que la salive des ophiogènes, est un remède contre les serpents. On crachait aussi pour se préserver de l'épilepsie, c'est-à-dire qu'on repoussait ainsi la maladie. En Suède, il arrive souvent de voir des gens qui, allant visiter un malade, crachent trois fois près du seuil de la porte.

Si la salive guérit, elle peut aussi rendre malade.
En Poitou et en Bretagne, on assure que cracher dans le feu rend poitrinaire.
La salive guérissait même à distance et amortissait le coup qui avait été porté. Pline rapporte sérieusement que, si on se repent d'avoir porté un coup de près ou de loin, il n'y a qu'à cracher aussitôt dans la paume de la main avec laquelle on a frappé. C'est ce qu'on vérifie souvent après avoir roué de coups une bête de somme à laquelle ce moyen rend aussitôt son allure.

Quelques-uns rendent au contraire les coups plus pesants en crachant auparavant dans leur main, dans la paume.

En Bretagne, et sans doute dans beaucoup d'autres pays, lorsque les ouvriers veulent faire un travail pénible ou donner plus de force à leur coup, lorsqu'ils se préparent pour une lutte, ils commencent par cracher dans la paume de leur main.

Remède souverain contre les reptiles
On a cru pendant longtemps que l'on pouvait, en crachant, tuer les reptiles ou les faire fuir. Tous les hommes possèdent un venin redouté des serpents : on prétend que ces reptiles, touchés par la salive, fuient comme si c'était de l'eau bouillante et que si elle pénètre dans leur gueule, ils meurent, surtout si l'homme qui crache est à jeun.
Cette croyance était déjà rapportée par Aristote et on la retrouve constatée dans Lucrèce :

" Est utique ut serpens hominis contacta salives
Disperit, ac sese mandando conficit ipsa "
"Crachez sur ce serpent, la force l'abandonne,
Il se mange lui-même, il se dévore, il dort " (Traduction de Voltaire)

On disait en proverbe au XVIe siècle : Salive d'homme, tous serpents domme (dompte) (Leroux de Lincy).

Au XVIIIe siècle, cette superstition subsistait encore. Voltaire ("Dictionnaire philosophique "), après avoir reproduit le certificat d'un chirurgien qui assurait avoir tué un serpent en le frappant légèrement avec une baguette humectée de salive, dit qu'après deux témoins lui ont attesté avoir vu le chirurgien tuer aussi des serpents et il ajoute : " Je voudrais le voir aussi ".

Je n'ai pas connaissance que cette superstition ait été relevée de nos jours, non plus que la suivante, qui se trouve rapportée par Pline (L. XXVIII, ch. VII) : Marcion, de Smyrne, raconte que la salive fait crever les scolopendres marines ainsi que les rubètes et les grenouilles.
(Paul Sébillot, " La Chronique médicale, novembre 1895)

Source : Legeneraliste.fr
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