[VIDEOS] Petite histoire des grandes maladies (2) - Syphilis, la "maladie honteuse"

[VIDEOS] Petite histoire des grandes maladies (2)Syphilis, la "maladie honteuse"

12.07.2014

De la peste noire au Sida, en passant par le choléra et la grippe, les grandes épidémies ont accompagné les grandes étapes de l'histoire de l'humanité. Chaque samedi, durant l’été, retrouvez l’histoire des maladies qui, au fil des siècles, ont ébranlé le monde.

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    Syphilis, la "maladie honteuse"

Compagnon de Christophe Colomb, le capitaine Martin Alonzo Pinzon est en 1493. la première victime européenne de la syphilis, mort dans d'atroces souffrances et le corps recouvert de bubons. La "nouvelle peste" va, dès lors, se répandre et faire des ravages dans tout le Vieux Continent jusqu'au milieu du XVIe siècle.

 

1493, la première épidémie ?

Homme syphilitique repoussant des prostituées

Etait-ce vraiment la première fois que la syphilis sévissait en Europe ? Il existe une vraie controverse entre les partisans de l'origine américaine du mal et ceux qui penchent pour la présence beaucoup plus ancienne de la maladie en Europe, des traces présumées de lésions syphilitiques ayant été relevées, au cours de fouilles archéologiques, sur des restes osseux datant des époques romaine et médiévale. La syphilis serait alors passée inaperçue en tant que telle, confondue avec d'autres infections comme la lèpre ou la tuberculose cutanée. Ainsi, en 1993, la découverte d'un foetus évoquant une syphilis congénitale à Costebelle (Var) dans un site daté du IVe siècle après Jésus-Christ avait provoqué un certain émoi. En Angleterre, plusieurs fouilles sur des sites d'époque médiévale ont permis de retrouver des lésions évocatrices de tréponématose. Enfin, selon d'autres chercheurs, l'épidémie de syphilis "moderne" n'aurait pas débuté en 1493 et n'aurait pas été apportée par les marins espagnols. Elle aurait débuté bien plus tôt, vers 1444, ramenée par les navigateurs portugais qui commerçaient dans les îles du Cap-Vert et sur les rivages de la Côte de l'Or. La maladie aurait alors évolué à bas bruit avant d'exploser un demi-siècle plus tard.

"Mal napolitain", "Mal serpentin", "Bouton des Francs"

Mais revenons à cette épidémie de 1493 qui se serait peut-être cantonnée à l'Espagne si le roi de France, Charles VIII, en guerre contre l'Italie, n'avait pas engagé des mercenaires espagnols, pour entrer dans Naples le 22 février 1495. Le conflit terminé, les mecenaires, venus non seulement d'Espagne mais de tous les pays d'Europe, emportèrent la maladie chez eux. Tout le monde va rejeter alors la responsabilité du mal sur l'autre. Les Italiens vont dénommer la syphilis "mal français", les Français vont parler de "mal napolitain" les Espagnols de "mal serpentin", les Polonais de "mal allemand" et les Russes de "mal polonais". Pour les Arabes, c’est le "bouton des Francs" et, pour le reste du monde, le "mal étranger".

"Le mal qui répand la terreur, Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre" fut un sujet de stupeur et de terreur, comparable à la peste noire. En Allemagne, des populations entières fuient leur village. A Paris, les malades qui ne quittent pas la capitale sont punis de mort, les récalcitrants étant jetés dans la Seine.

Syphilis : le "don d’amitié réciproque"

Jérome Fracastor

En 1530, Jérome Frascator, fameux médecin italien, publie son célèbre poème "Syphilis Sive Morbus Gallicus" écrit à la manière d'Ovide et dédié au cardinal Bembo où il fait la description théorique, clinique et thérapeutique de la nouvelle peste : la syphilis. Jérome Fracastor présente dans le premier tome de son œuvre, composée de trois tomes, l'apparition de la maladie et les troubles qu'elle cause, dans le deuxième les traitements possibles et l'étude du cas d'un homme qui aurait trouvé un remède par des bains de mercure et enfin le troisième tome est un conte allégorique où un beau berger du nom de Syphilis (qui en grec signifie un "don d'amitié réciproque") se voit atteint d'une maladie le rendant hideux après avoir mis en colère le dieu du Soleil Apollon. Mais, finalement, ce dernier est guéri par le bois de gaïac. Le bois de gaïac venait d'Amérique Centrale. Après l'avoir râpé on en faisait une décoction que le malade, à la diète complète et sous une couverture afin de transpirer abondamment, devait boire deux fois par jour. La cure complète durait de quatre à cinq semaines. La sudation et l'irritation secrétoire du gaïac devait extirper le mal. Ce remède va connaître un incroyable succès et François Ier lui-même lorsqu'il fut atteint par la syphilis envoya un vaisseau aux îles afin d'en rapporter le bois guérisseur.

Benedetto déclare que la syphilis surpasse en horreur la lèpre et l'éléphantiasis alors qu’Erasme observe que "cette contagion réunit à elle seule tout ce qu'il y a d'effroyable dans les autres contagions." Les médecins d'alors, comme l'écriront plus tard Tilles et Wallac sont " frappés par une sorte de sidération intellectuelle devant cette nouvelle maladie épidémique et à laquelle ils ne comprenaient rien, préférant rejeter les malades tant ils leur faisaient horreur ". Si la maladie a aussi très mauvaise réputation à cause de son caractère sexuel, certains pensent que plusieurs cardinaux, évêques et même le pape Alexandre VI en étant morts, la syphilis est transmise par l'eau bénite !

Un mal qui " sera toujours le compagnon du genre humain "

L’épidémie va cependant décliner peu à peu au fil du XVIe siècle. L'origine vénérienne est affirmée, ce qui fait écrire à Jean Fernel en 1550 : "Ce mal, à moins qu'un Dieu tout puissant, dans sa clémence, ne l'extirpe lui-même, ou que la luxure effrénée des hommes diminue, je crois qu'il sera toujours le compagnon du genre humain." Fernel a été aussi l'un des premiers à distinguer la syphilis de la blénorragie.

Les symptômes de la maladie sont désormais bien décrits, en particulier son caractère "phasé" en trois étapes, entrecoupées de rémission.

La forme primaire apparait trois semaines après la contamination se manifestant par un chancre d'inoculation qui disparait spontanément en quelques jours et des adénopathies importantes, légèrement inflammatoires et indolores.

La forme secondaire débute trois à dix semaines après le chancre, correspondant à une diffusion générale du tréponème dans le corps par voie sanguine et est caractérisée par des éruptions multiples : roséole syphilides... et aussi des plaques d'alopécie, des plaques muqueuses, des adénopathies cervicales, une hépatosplénomégalie.

La forme tertiaire, rencontrée très rarement aujourd'hui dans les pays occidentaux, survient trois à quinze ans en moyenne après le chancre, chez 10% des patients non traités. La syphilis atteint alors tous les organes avec des atteintes neurologiques, vasculaires, cutanées, osseuses...

Les sels mercuriels, une panacée pendant trois siècles...

Une gravure anglaise du XVIIIe siècle

Au plus fort de l'épidémie du XVIe siècle, les médecins n'ont pas beaucoup de moyens thérapeutiques pour endiguer le fléau et ils vont surtout s'en remettre principalement, à partir de 1540, aux sels mercuriels, le mercure ayant déjà été utilisé durant l'Antiquité pour traiter les maladies de peau. Qui a eu l'idée de ce traitement ? Jean Astruc émettra l'hypothèse en 1755 que le mercure avait été testé de façon hasardeuse en partant du principe que la syphilis était probablement une parasitose. Jeanselme, en 1931, affirma que ce sont les charlatans et les barbiers qui ont répandu l'usage du mercure. Paracelse aurait été un des premiers médecins avérés à faire appel à des onguents mercuriels.
 

... mais un traitement inhumain

Le traitement par le mercure, déjà déprécié en son temps par Galien, était inhumain, que ce soit sous forme de frictions, d'emplâtres ou de lavages, faisant endurer au malades des souffrances supplémentaires : asphyxie, vertiges, délires... Le pire était sans doute les fumigations : des "parfums mercuriels" étaient jetés sur des braises alors que le malade placé dans une cabine/étuve où ne passait que sa tête devait respirer les vapeurs de mercure pendant 20 à 30 jours. Un traitement qui avait surtout pour conséquence de faire des ravages dans la bouche du patient en provoquant des "glossites mercurielles " ou en faisant chuter les dents. Lors des frictions, effectuées "jusqu'à ce que les dents commencent à s'agacer", l'apparition d'une salivation anormale était interprétée comme un signe encourageant marquant l'élimination du "virus vérolique".

Mais ces traitements au mercure n'apportant guère de résultats - la guérison ne se faisant que dans 1% des cas, beaucoup de médecins vont en revenir. Dans un écrit de la fin du XVIe siècle, on peut ainsi lire : "Le mercure est souverain pour faire disparaître la vérole ! Lorsqu'il ne supprime pas la maladie, il supprime le malade ! Jean Fernel et Hutten (qui était lui même frappé par la maladie) vont donc dénoncer la toxicité et l'ineffacité de ces traitements. Plus tard, en 1760, Astruc va publier les résultats de ses expériences : sur 37 malades soumis à des fumigations mercurielles, quatre meurent très vite, vingt-deux ne guérissent pas et les onze derniers voyant leurs symptômes améliorés... mais pour très peu de temps.

Faute pourtant d'autres traitements, hormis celui au bois de gaiac (appelé aussi saint bois des amants) évoqué par Fracastor qui tombera rapidement en désuétude vu son manque d'efficacité, les sels mercuriels vont constituer la panacée pendant près de trois siècles. Dans l'intervalle, on a bien testé l'or, le plomb, l'antimoine ou l'iodure de potassium mais sans grand succès.

Le mal coquet

Après cette grande épidémie de 1493, la syphilis va peu à peu perdre son caractère terrorisant, d'autant que le lien entre le stade primaire de la maladie et sa forme tertiaire n'est pas toujours fait. Ce relâchement de la vigilance a pour conséquence une recrudescence ponctuelle de la maladie qui, sous Louis XIV, n 'est plus considérée que comme un mal coquet dont on cachera les cicatrices avec des perruques ou de la poudre et des mouches pour masquer les furoncles et autres éruptions cutanées sur le visage...

Ravages chez les artistes

Guy de Maupassant

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, les médecins vont donc avoir beaucoup de peine à convaincre leurs patients de traiter leur syphilis, tant au premier stade cette maladie ne les angoisse pas, ses manifestations étant si peu spectaculaires. Associée à la propagation vénérienne habituelle , la syphilis ne manque pas cependant pas de poser un grave problème de santé publique. Au XIXe siècle, la maladie va frapper particuiièment les milieux artistiques: Baudelaire, Jules de Goncourt, Gustave Flaubert, Alphonse Daudet, Guy de Maupassant parmi les écrivains, Donizetti, Chabrier et Smetana chez les musiciens, Manet et Gauguin chez les peintres.

Ehrlich met au point le Salvarsan

Les médecins ne baissent donc pas la garde contre la maladie. En 1850, le Dr Joseph-Alexandre Auzias-Turenne va s'inspirer du traitement de la variole pour réaliser un vaccin contre la syphilis. Mais cette tentative de syphilisation est un échec. Nouvel échec en 1898 pour Albert Neisser en 1898 avec son sérum curatif. Ce n'est qu'en 1905, avec la découverte de Spirochaeta palida (le tréponème pâle), l'agent pathogène responsable de la maladie par le microbiologiste et zoologiste allemand Fritz Schaudinn, que de nouvelles voies de recherche s'ouvrent. Déjà, l'année suivante, un test diagnostic va être mis au point par August Von Wasserman. Paul Ehrlich va, pour sa part, en 1908, alors qu’il travaille chez Bayer, mettre au point un arsenical contre la syphilis, l’arsphénamine (ou 606), premier médicament réellement efficace contre la syphilis qui sera commercialisé en 1910 sous le nom de Salvarsan. Alors qu’il travaillait à l’élaboration du Salvarsan, Ehrlich avait dit à l’un de ses assistants, le Dr Sachahiro Hata : " Vous savez, Hata, mon but suprême est de trouver une substance chimique qui ne fait rien à l'homme même, mais qui tue les petits ennemis qui se nichent dans son sang et dans ses tissus ! "

Le Salvarsan, délivré en injection, connait un succès immédiat mais ses effets secondaires sont parfois très lourds et se révèle inefficace dans les cas de syphilis accompagnés de paralysie. Un procès qui n'aboutira pas fut même intenté à Ehrlich pour tenter de faire interdire le Salvarsan. Ce dernier va alors mettre au point le Néosalvarsan, moins efficace mais produisant moins d'effets secondaires. En 1921, un médecin de l'Institut Pasteur, Ernest Fourneau, va à son tour mettre au point un médicament contre la syphilis, le Stovarsol, autre dérivé de l'arsenic, actif par voie orale.

Les médicaments d'Ehrlich vont être utilisés en masse jusqu' à la découverte de la pénicilline qui, introduite dans le traitement de la syphilis, va constituer une monothérapie valable dans tous les cas.
 

Paul Ehrlich dans son laboratoire

 

L’avènement des antibiotiques

Désormais tous ces traitements sont devenus obsolètes et avantageusement remplacés par les antibiotiques. Malgré tout la "maladie honteuse" n'a pas entièrement disparue et est même, depuis 1999, en recrudescence en Europe et aux Etats-Unis, tout en continuant à faire des ravages en Afrique.

Source : Legeneraliste.fr
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