Cinéma - « Les yeux ouverts », un film sur la vie... en fin de vie

Cinéma« Les yeux ouverts », un film sur la vie... en fin de vie

02.11.2010

Pour la première fois, un film invite soignants et grand public à découvrir la réalité des soins palliatifs. Le documentaire de Frédéric Chaudier, qui est sur les écrans depuis le 3 novembre, a été tourné à la Maison médicale Jeanne Garnier de Paris. Ce film d’une heure et demi brise le tabou de la fin de vie. Un véritable plaidoyer pour les soins palliatifs.

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    « Les yeux ouverts », un film sur la vie... en fin de vie

Une heure et demie de tournage sur les soins palliatifs ? L’intention relevait a priori de la mission impossible. Pour le cinéaste d’abord, tant le sujet paraît de prime abord bien peu cinégénique. Pour le spectateur ensuite, le thème étant de ceux sur lesquels d’ordinaire on détourne pudiquement les yeux. Admettons d’ailleurs que le premier quart d’heure du film de Frédéric Chaudier conduira certains à lorgner sur le cadran de leur montre. Inquiétude de courte durée. Car -c’est le principal mérite de ce documentaire- le spectateur se sent très vite comme absorbé par cet univers pourtant si déroutant. Comme si la sollicitude qui émane de la pellicule pouvait être contagieuse.

« Les yeux ouverts », diffusé depuis le 3 novembre raconte le quotidien d’un service hospitalier pas ordinaire : la Maison médicale Jeanne Garnier, un établissement de référence en soins palliatifs. Dans le XVème arrondissement de Paris, ses équipes -200 salariés, une centaine de bénévoles- prennent en charge quelque 850 patients chaque année. Pendant 14 mois, Frédéric Chaudier y a donc tourné, en adoptant le tempo singulier de cet établissement pas comme les autres. « J’ai toujours été bien accueilli par ces personnes. Il y a eu un travail préparatoire où j’ai fait acte de présence en parlant aux patients sans les filmer (...) Je n’ai jamais imposé la caméra. Si je sentais qu’il y avait une tension négative qui paralysait la personne, je ne filmais pas. La fois suivante, quand elle avait compris que je n’étais pas là pour piller son image, elle acceptait encore plus volontiers que je la filme. »

En un peu plus d’un an de tournage, au fil de ses visites, le réalisateur confesse qu’il est à son tour devenu acteur. Une observation active et de plus en plus impliquée qui bien entendu a imprégné le documentaire : « Les improvisations proviennent du fait que certaines rencontres ont été plus déroutantes, parfois plus fortes que d’autres. Mon rôle de réalisateur se confondait avec celui d’un accompagnant, et il me fallait faire beaucoup d’efforts pour revenir à quelque chose de structuré ! »

Ce documentaire n’occulte ni les angoisses, ni la souffrance, des malades, du personnel et des familles. Mais le ton reste très pudique, souvent émouvant, et même parfois drôle. Car il s’en passe des choses dans un service de soins palliatifs ! Plus sans doute que dans n’importe quelle autre unité médicale. A travers l’histoire de Claude, ou de la mère de Dino, on finit par comprendre que les gens qui arrivent à Jeanne Garnier n’y viennent pas d’abord pour mourir, mais pour y vivre leurs derniers instants. « Les yeux ouverts » filme des vies, au ralenti peut-être, mais avant tout des vies, avec leurs souffrances bien sûr, mais aussi leurs hauts et leurs bas, avec un passé, un présent, et curieusement aussi des projets pour la suite : un voyage à La Rochelle, la visite d’un proche, une sortie dans le jardin ou une séance de peinture...

Un retour sur son histoire personnelle

Comme les «acteurs» de son film, Frédéric Chaudier n’est lui non plus pas arrivé à Jeanne Garnier par hasard. Le réalisateur y est revenu sur les traces de son père décédé dans ce service en 2003, après 10 mois de séjour : « Je voulais essayer de comprendre ce qui m’avait été transmis. J’ai senti le besoin d’y retourner pour mieux creuser cette période particulière de l’existence que l’on a toujours tendance à vouloir fuir, parce que, il ne faut pas se le cacher, il y a des moments pénibles et difficiles à traverser.» Le cinéaste raconte que son père et lui-même venaient d’une position «très pro euthanasie». Pourtant, il se souvient que, finalement, pendant le séjour à Jeanne Garnier, la question ne s’est jamais posée : « S’il m’avait demandé à mourir, on se serait amputé de deux années d’une incroyable richesse.»

Son film est de ce point de vue un véritable plaidoyer pour la démarche palliative, même s’il ne fait pas l’impasse sur la souffrance, et s’il aborde la question de la demande de mort médicalement assistée. L’application de la loi Léonetti est aussi évoquée. Ainsi de ce patient en fin de vie, par ailleurs diabétique, qui réclame et obtient qu’on lui supprime l’insuline qui le maintient en vie. Dans l’un et l’autre cas, le documentaire fait part des doutes et des interrogations des soignants.

Le film suit aussi Daniel D’Hérouville le médecin chef, Rosa Lortie, l’aide-soignante, Marie-Claude Brisard, la kiné et bien d’autres encore... Leur patience, leur dévouement, leur écoute et pour tout dire leur présence bienveillante impressionne. A l’évidence, leur témoignage ne peut pas laisser indifférent. Ce sera une vraie découverte pour le grand public auquel le film s’adresse en priorité. On est si loin de l’anonymat et de la technicité de l’univers hospitalier... L’humanité de ces soignants crève l’écran, et est à même de convaincre les plus réticents que, face à la fin de vie, la diffusion des soins palliatifs doit devenir une priorité.

Au total, ce film aborde un thème généralement tabou. Mais pas seulement. Au-delà de la fin de vie, le documentaire amène à réfléchir aussi sur le sens de la vie en général, de chacune de nos vies. Frédéric Chaudier alterne les séquences tournées à Jeanne Garnier avec des extraits d’animation, qui apportent une respiration au film, et avec des scènes accélérées de la « vraie » vie, qui font s’interroger le spectateur sur nos existences trépidantes. «Le fait de montrer ce lieu est une manière de se rapprocher, de se réconcilier avec cette certitude qu’est notre finitude; de réapprendre à vivre avec notre statut de mortel,» souligne Frédéric Chaudier. A cause de cela aussi on ressortira des « Yeux ouverts » pas tout à fait comme avant.

Film de Frédéric Chaudier, réalisé avec le concours de la Région Ile-de-France, de l’INPES et du ministère de la Santé. Sortie nationale le 3 novembre. 93 minutes.
Paul Bretagne
Source : Legeneraliste.fr
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