Si « Le Généraliste » était paru en 1912

La visite d'un « chef qui parle » dans un service de Necker

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Publié le 07/06/2017
histoire

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C’est un service de Necker très apprécié et très suivi des praticiens comme des étudiants, note spéciale et rare qui consacre sa haute réputation. Dans la salle avant la visite : groupe des habitués (candidats au bureau central, étrangers, médecins d’eaux, médecins militaires, etc.). On cause, on parcourt les journaux avant l’arrivée du Maître. Couchés et silencieux, les malades lisent, rêvent ou souffrent. Les infirmières vont et viennent. Quelques élèves debout près des lits examinent les entrants. La surveillante, à son bureau, fait le cahier… Bientôt, la cloche sonne, on prête l’oreille, on compte les coups et, au nombre voulu, chacun de s’écrier : « C’est le chef ! ».

Petit et très brun, d’un pas posé, il arrive escorté de l’interne. Il enlève son manteau, dit un léger bonjour et va droit au premier lit. Là, tout le monde se rassemble. On forme le cercle. Au centre est le Maître en tenue d’hôpital. On se presse autour de lui. Pas de stagiaires, étrange anomalie ! Mais de nombreux bénévoles. Attentifs et appliqués, ils écoutent et prennent des notes. Les externes se mêlent à eux, mais, mieux au courant, se tiennent plus à distance. Exceptionnel ici l’étudiant qui cause et blague loin du groupe de la visite. L’interne, un peu en retrait, est assis sur le lit voisin. La surveillante, d’un air détaché, tient la serviette pour auscultation, et l’infirmière pense à autre chose. Parfois, une dame de la Croix-Rouge jette une note d’élégance et de snobisme.

Le chef écoute l’observation, contrôle l’examen, interroge les élèves et termine par une petite leçon. Le malade, d’abord inquiet, jette à la ronde un regard effaré, puis, intéressé, s’efforce de suivre et de comprendre ce qu’on dit de lui en termes toujours rassurants d’ailleurs. Bientôt, découragé par les expressions techniques, il attend, d’un air résigné, la fin du discours. Quelques-uns n’y prêtent aucune attention et suivent indifférents toute la cérémonie dont ils méconnaissent l’importance. Pauvres profanes, ils ne peuvent mettre au point la valeur de nos gestes ! Mais, plein de foi, ils adorent le chef très populaire parmi eux.

Et ainsi le Maître passe d’un lit à l’autre. La troupe des élèves le suit en désordre, puis se masse de nouveau et la scène recommence. Celle-ci se prolonge souvent car le chef s’y complaît. L’œil vif et comme aux aguets, il se redresse et la tête mobile, et haut levée, il fixe tout son auditoire qu’il captive. L’élocution est simple et aisée, marquée d’un léger accent, sans un geste ni un mot inutiles. Il aborde souvent des sujets d’ordre courant. Doué d’un tempérament pédagogique de premier ordre, il se prodigue bénévolement et avec plein succès. Bien que très occupé, il se garde de manquer l’hôpital et il consacre toutes ses matinées à cet enseignement au lit du malade si précieux et qui devient plutôt rare aujourd’hui. C’est de la bonne clinique faite par un vrai Maître !

La visite terminée, le chef descend au vestiaire, entouré d’un groupe d’habitués. Puis il monte en voiture, distribuant les adieux et il part au milieu des saluts et des chapeaux soulevés.

(Dr Pierre Maurel, Paris Médical, 1912)


Source : legeneraliste.fr