Si « Le Généraliste » était paru en 1898

Le médecin, un pauvre qui ne s’ignore pas…

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Publié le 04/03/2017
Histoire

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M. Henri Bérenger vient de faire dans la « Revue des revues » du 15 janvier un exposé de la situation des « intellectuels » sans fortune. Ces malheureux ont voulu s’affranchir par les professions dites libérales et elles les ont contraints à la plus pénible servitude ; ils sont restés des prolétaires comme les autres avec cette différence qu’ils sentent l’instabilité de leur situation et peuvent philosopher congrûment sur cette situation.

Si nous prenons en première ligne les médecins qu’on est généralement tenté  de considérer comme des gens « calés » sûrs de leur présent et de leur avenir, nous remarquerons, d’après les propres données de M. Brouardel, qu’il y a en France de 12 000 à 13 000 médecins dont 2 500 pour Paris seulement. Sur ces 2 500 Parisiens, 5 à 6 gagnent 200 000 à 300 000 francs par an, 10 à 15 de 100 à 150 000, une centaine de 40 000 à 60 000 francs, trois cents de 15 000 à 30 000 francs et huit cents de 8 000 à 15 000 francs. Les douze cents autres gagnent moins de 8 000 francs, ce qui ne veut pas dire qu’ils gagnent tous de 6 000 à 7 000.

Que deviennent ceux qui n’arrivent même pas à la moitié de cette somme ? Beaucoup, dit M. Bérenger, se font « rabatteurs » pour grands médecins, d’autres « pourvoyeurs » de polycliniques plus ou moins bonnes ; d’autres s'associent à des pharmaciens pour écouler des spécialités souvent inutiles ; d’autres encore se spécialisent dans l’étude des maladies secrètes.

Quant à la province, M. Bérenger ne traite pas mieux les praticiens : « Sur 10 000 médecins, 5 000 au plus gagnent convenablement leur vie, les 5 000 autres ne sont pourtant pas des prolétaires comme leurs confrères pauvres de Paris. Ceux qui ne gagnent pas leur vie se rabattent sur le mariage, les moins favorisés se jettent dans la politique et finissent quelquefois par échouer à la Chambre… »

Et l’impitoyable statisticien conclut : « Les universités fournissent en moyenne 1 200 docteurs en médecine par an. La durée d’exercice pouvant être en moyenne de 20 à 25 ans, il en résulte qu’il y a une surproduction du double pour chaque année, puisque 600 à 700 places seulement deviennent vacantes ».

Malheureusement, il y a beaucoup de vrai dans tout cela.

(« La Gazette médicale de Paris », 1898)


Source : legeneraliste.fr