Si « Le Généraliste » était paru en 1927

Une tentative d’inoculation du cancer en 1808

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Publié le 19/04/2017
Histoire

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Le 17 octobre 1808, Alibert se fit inoculer le virus du cancer en présence de plusieurs médecins et des élèves qui suivaient le cours de ses visites cliniques à l’hôpital Saint-Louis : son exemple fut suivi par MM. Fayet et Lenoble, élèves internes de cet hôpital et courageux émules de leur professeur. Le dernier se fit pratiquer cinq piqûres ; M. Durand subit la même opération.

Une demi-heure après, ils éprouvèrent tous des douleurs légèrement lancinantes, semblables à celles qui résultent de l’application de l’eau-forte sur la peau ; l’action de cette douleur se renouvela plusieurs fois ; bientôt on vit une auréole rouge se manifester autour de la piqûre ; elle fut suivie d’un gonflement léger. Le second jour, la douleur cessa ; mais l’auréole et le gonflement augmentèrent, surtout vers le soir ; il se forma une légère suppuration ; le troisième jour, le gonflement était à peine sensible ; le quatrième, la suppuration cessa, la plaie se dessécha et se couvrit d’une légère croûte ; le cinquième jour, cette croûte tomba ; il restait une petite tache rouge, suite nécessaire de l’irritation produite par la lancette.

Ce résultat ne fit qu’encourager le zèle philanthropique de M. Alibert. Le 24 du même mois, il s’inocula pour la seconde fois ; il pratiqua aussi deux piqûres au bras de M. Biett, médecin, et employa pour cette expérience la matière ichoreuse, puisée dans une des plaies les plus envenimées de l’hôpital. Les résultats répondirent parfaitement à ceux de l’expérience précédente. M. Biett éprouva, néanmoins, le troisième jour, de légères douleurs sur le trajet des vaisseaux lymphatiques de la partie interne des deux bras. Une piqûre du bras droit s’enflamma ; le soir, il éprouva des frissons irréguliers suivis de chaleur : ce mouvement fébrile se prolongea toute la nuit et continua pendant deux jours ; les glandes des aisselles devinrent un peu douloureuses ainsi que les glandes du cou ; cet état dura quarante-huit heures ; au bout de ce temps, on vit les piqûres s’éteindre et, peu de jours après, elles étaient entièrement cicatrisées.

Avant de se livrer à ces expériences, Alibert les avait tentées sur des animaux : il avait fait lécher pendant deux mois par un jeune chien un malade de soixante ans dont le mal affreux s’étendait sur toute la lèvre inférieure et une partie de la joue. Il avait fait séjourner dans des plaies du même genre des morceaux de pain tendre et les avait donnés au même animal sans qu’il s’en fût résulté le moindre accident. D’autres chiens avaient été soumis au même régime et aucun n’en avait été affecté. M. Alibert savait très bien que les inductions qu’on tire des expériences tentées sur les animaux sont souvent inapplicables à l’homme ; il savait que la différence d’organisation produit des résultats différents ; il connaissait parfaitement l’altération qu’apporte sur tous les genres de virus le travail de la digestion : on pouvait, d’ailleurs, objecter que les chiens n’étaient pas susceptibles de contracter toutes les maladies qui nous affligent. Ces réflexions le déterminèrent à procéder d’une manière plus décisive et c’est ce qui l’engagea à s’inoculer lui-même.

Alibert n’a-t-il vu dans ses essais que des aperçus curieux, importants et non encore décisifs ? ? n a lieu d’attendre du zèle de ce savant et infatigable observateur qu’il achèvera un travail si heureusement commencé, et qu’en réitérant les expériences on parviendra à un résultat fixe et incontestable.

(Extrait de « Des erreurs et des préjugés », tome III, p. 72-74, J.-B. Salgues, repris dans « La Chronique médicale », 1927)


Source : legeneraliste.fr