Si « Le Généraliste » était paru en 1919

Trois grands dogmes contre la grippe espagnole

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Publié le 26/05/2017
histoire

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La grippe, qui ne nous a jamais quittés complètement, nous menace d'une nouvelle invasion ; en attendant que son vaccin préventif, préparé par l'Institut Pasteur, ait fait ses preuves, sachons au moins lui opposer la certitude de trois dogmes (je parle des grands malades en état de grippe mortelle, et pour des médecins qui ont soigné non pas dix, mais cent ou mille grippés) :

a) tout grand grippé dont on s'occupe avec acharnement ne meurt pas ;

b) tout grand grippé qu'on soigne mollement, à petites journées, meurt,

c) tout grand grippé doit être soigné non le lendemain, ni même le jour de l'apparition des symptômes, mais la veille, et mieux encore l'avant-veille ; c'est dans le traitement de la grippe qu'il ne faut pas avoir peur de tuer une mouche avec un pavé.

Que faut-il faire pour qu'un grippé ne meurt pas ?

1) Des ventouses scarifiées. Qui doivent ici être préférées à la saignée ; le scarificateur est le spécifique de la grippe, c'est l'alcaloïde de la saignée. Mais il faut le manœuvrer hardiment, 10 à 20 ventouses sur les foyers congestifs, à renouveler tous les jours tant qu'il y a de la fièvre, et cela pendant 10 jours, 20 jours, 30 jours, s'il le faut. Si on a une garde-malade à occuper, on peut y ajouter utilement des enveloppents mouillés chauds du thorax, toutes les trois heures, laissés une heure en place.

2) Des piqûres aux cuisses. À l'une d'elles, on fait un abcès de fixation, deux centimètres cubes d'essence de térébenthine injectés en haut et en dehors de la cuisse. Cela fait souvent merveille et, en tout cas, sert de baromètre : si l'abcès ne se forme pas, on refait une seconde, une troisième injection de térébenthine, et on redouble de surveillance thérapeutique. À l'autre cuisse, on injecte de l'huile camphrée, d'une main infatigable, 20, 40, 60 centimètres cubes, etc., par jour. Cela ne fait peut-être pas merveille non plus ; cela vaut mieux en tout cas que de fouetter un cœur déjà affolé à coups de caféine, de digitaline et même d'adrénaline. S'il reste des loisirs à la garde-malade, on fera faire chaque jour, avec une grosse aiguille adaptée à un ballon, une injection sous-cutanée d'oxygène.

3) Des piqûres aux bras. Enfin, on injectera quelque chose dans les veines au pli du coude : ce quelque chose a l'avantage d'être n'importe quoi. On a tout essayé depuis le sérum antipneumococcique et anti-streptococcique jusqu'à l'arséno-benzol, en passant par l'urotropine, le lait bouilli et le propre sang du malade ! Parmi tous ces produits, l'or colloïdal, la formine et le lantol semblent les plus faciles à manier sinon les plus efficaces ; tous, d'ailleurs, agissent sensiblement de la même manière, en excitant les réactions de défense de l'organisme, en activant la formation des anti-corps ; mais ils n'agissent qu'à la condition d'être injectés dans les veines.

Quand un médecin aura fait cela chaque jour (il faut du temps, la grippe est incompatible avec la journée de huit heures), il pourra lire d'un œil distrait les nouveautés et les succès thérapeutiques qui vont de nouveau cet hiver envahir les journaux médicaux ; il aura la satisfaction d'avoir fait une bonne besogne médicale et le plaisir de revoir, au printemps prochain, quelques citoyens qui, sans lui, ne se promèneraient plus par les rues ou par les champs.

(Dr Bosc, ancien interne des hôpitaux de Paris, médecin-chef de l'hôpital de Tours in La Gazette médicale du Centre, 15 octobre 1919)


Source : legeneraliste.fr