Si « Le Généraliste » était paru en 1919

Les crachats de Paris

Par
Publié le 21/06/2017

Les maîtres de la clinique française ont, avec un luxe étonnant de comparaisons, décrit toutes les variétés de crachats. Plusieurs de ces variétés semblent disparues et les chefs de service de nos hôpitaux sont parfois fort embarrassés pour en montrer des spécimens à leurs élèves. Aussi n’est-ce plus dans les crachoirs des hôpitaux qu’il faut les chercher, mais sur les trottoirs de Paris, en choisissant un temps sec et une heure matinale. C’est une flore d’un genre spécial qu’on ne trouve à l’état de pureté qu’entre 7 heures et 7 h 30 du matin.

Après 8 heures, plus de nummulaires, plus de purulents, plus de muco-purulents, plus rien que des taches noirâtres étalées sur le bitume. C’est que les enfants des écoles, toujours nombreux, ont trottiné par là et ont tout emporté en classe avec leurs petits pieds, avec leurs sacs, leurs livres et leurs tartines qui tombent au hasard des bousculades.

Pendant la classe, les frottements des pieds éparpillent, dessèchent les derniers vestiges des variétés multicolores et multiformes des crachats classiques et il n’en reste plus trace que dans les voies respiratoires et les ganglions trachéo-bronchiques des écoliers.

Entre onze heures et midi, les prolétaires et les bourgeois, tous conscients, au sortir des ateliers et des bureaux, des maisons de commerce, font un effort réel pour rétablir au complet la collection des maîtres de la Clinique. Mais les galopins passent en troupes turbulentes, regagnant leur logis, et de nouveau ils emportent tout pour que les petits frères et les petites sœurs qui sont l’après-midi à quatre pattes dans la salle à manger, suçant leurs doigts, mordant leurs jouets, en aient leur part.

Il doit y avoir quelque part des gens qui ont mission d’empêcher la propagation des maladies infectieuses, y compris, probablement, la tuberculose.

Croyez-vous que ces gens soient indifférents à nos maux ? Croyez-vous qu’ils soient impuissants ? Croyez-vous que par leurs soins chaque agent de police ne pourrait être muni d’un petit carnet de reçus à souche ? Un monsieur crache dans la rue, l’agent poliment s’approche :

-  Monsieur, voulez-vous me verser cinq francs. Voilà le reçu.

-  ……..

-  Vous ne voulez pas, vous ne les avez pas, dites-vous ; allons en causer ensemble à M. le commissaire de police.

Le brave agent, pour la peine que lui ferait cette petite scène, toucherait 20 % de l’amende et il la recommencerait tant qu’on voudrait.

 Ce procédé doit être absurde, puisqu’on ne l’emploie pas en France ; mais alors, direz-vous, que ceux qui ont la responsabilité de l’état de choses actuel en trouvent un meilleur. S’ils n’en trouvent pas et n’en cherchent pas, c’est évidemment qu’ils ont une idée en tête. Et d’abord, est-ce bien sûr que la tuberculose soit contagieuse ?

J’entends encore, dans un grand congrès de jadis, un vieux praticien qui affirmait le contraire. Comme dernier argument, il s’écriait : « Donnez-moi un tuberculeux avancé ; je m’engage à coucher avec lui pendant quinze jours, vous verrez bien si j’attrape la tuberculose » .

Les hommes qui veillent sur la santé publique ont dû faire cette expérience et ils ont reconnu le bien-fondé des affirmations du vieux praticien, ou bien - et pourquoi ne pas le dire tout de suite, puisque tout le monde l’apprendra demain ? – ils ont trouvé le sérum contre la tuberculose et, sachant qu’ils la guériront quand ils voudront, ils jugent inutile de la prévenir et nous laissent dire.

(Jean Camus, Paris médical, 1919)


Source : legeneraliste.fr