Si « Le Généraliste » était paru en 1903

Ces hommes qui ont été tués par l'amour de leur femme

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Publié le 11/06/2017
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Il n'est pas de jour qu'on n'entende à Paris formuler cet axiome : « Oh ! M. X… a été tué par sa femme (ou sa maîtresse) qui en enterrera bien d'autres ! »

Ce dicton qui court les rues et surtout les fumoirs des cercles et des meilleurs salons nous a toujours paru dépourvu de tout fondement scientifique ; et nous allons essayer de le montrer en prenant quelques exemples, dits historiques, pour ne pas faire de… personnalités trop actuelles.

Mais rappelons tout d'abord que les critiques médicaux qui s'occupent des questions d'histoire, et les plus connus d'entre eux ont - qu'on nous pardonne cette triviale expression - coupé jusqu'ici dans ce fragile pont avec une autorité sans égale ! Un seul exemple.

MM. Cabanès et Nass, dans un livre récent, Les morts mystérieuses de l'Histoire ont écrit : « En ce qui concerne le royal époux de Marie Stuart (François II), le pauvre enfant périt de sa déchéance physique et de son trop grand amour pour sa femme ". D'ailleurs, les mêmes auteurs avaient dit précédemment : " François II a succombé à l'amour trop passionné de Marie Stuart ».

Donc, dans l'esprit de ces érudits confrères, Marie Stuart a « tué » son mari ! Mais ils se sont trahis en même temps puisqu'ils ont insisté sur la déchéance physique de François II, antérieure à son mariage !

De plus, Cabanès lui-même, dans un autre ouvrage, a déclaré que François II, d'après Potiquet (La Mort de François II, 1893), était mort le 15 décembre 1560 de méningo-encéphalite consécutive à une otite suppurée d'origine adénoïdienne. Or, on l'avouera, l'abus du coït (ou même de la masturbation) n'a jamais amené d'otite suppurée chez le moindre mari, adénoïdien lors de son mariage !

Un Huguenot, parlant de François II, n'a-t-il pas écrit d'autre part : « Sobre de Vin, de Vénus et de Vice ». Dès lors pourquoi dire que François II a été tué par Marie Stuart ?

Autre fait, Charles IX, au dire de deux vers cités par Brantôme, serait mort « pour aimer Diane et Cythère aussi ! ». Or on a démontré qu'il avait succombé à une broncho-pneumonie entée sur des lésions de tuberculose pulmonaire !

Ainsi des autres ; la liste serait trop longue.

Si du domaine de l'Histoire nous passons à celui de la Littérature d'imagination, nous constatons les mêmes faits, par exemple dans la pièce du Marquis de Priola. Ce Don Juan moderne a, dans la pièce, un accès d'hémiplégie. L'acteur Le Bargy traîne, en effet, la jambe gauche et laisse son bras gauche inerte le long du corps. Pourquoi l'acteur a-t-il choisi ce geste - paralysie - au lieu de l'incoordination des mouvements de l'ataxique ? Sans doute parce qu'il a suivi les indications de l'auteur et pour être plus facilement compris du public. Mais pourquoi a-t-il décrété que la paralysie serait à gauche, c'est-à-dire que la lésion cérébrale serait à droite ? C'est peut-être pour éviter qu'on songe à la possibilité de l'aphasie, ce qui aurait évidemment terminé la pièce, l'acteur malade ne pouvant plus parler ou, plutôt, parce qu'il est plus facile à un droitier de simuler la paralysie à gauche qu'à droite !

Chacun sait en tout cas que, d'une part, l'hémiplégie n'est pas toujours d'origine syphilitique et que, d'autre part, la syphilis n'a aucun rapport avec l'abus du coït ! On doit même dire que pour les « hommes à femmes » l'expérience du monde montre que ce sont même ceux-là qui sont le moins souvent frappés par la terrible maladie.

Enfin, il est très facile d'expliquer pourquoi les « Don Juan » sont plus rarement syphilitiques que les honnêtes bourgeois calmes et mariés. En effet ; on naît « Don Juan », on ne le devient pas. Et ces hommes à tempérament si spécial recherchent, dans la fréquentation des femmes, bien d'autres choses que la satisfaction génitale. Il en résulte qu'ils ont surtout des relations avec des femmes, souvent âgées, qui appartiennent à un monde où les précautions hygiéniques sont poussées très loin et qui sont rarement contaminées.

Les petits-bourgeois, au contraire, avant de se marier, tiennent à connaître la vie, avant d'entrer en ménage, pour satisfaire à un préjugé bien connu ; ils se risquent un peu partout, là, surtout, où ça ne coûte pas cher ! Souvent, ils rapportent la syphilis de ces courtes excursions à Cythère, se soignent mal ou pas, et se marient.

(Marcel Baudoin, La Gazette médicale de Paris, 1903)


Source : legeneraliste.fr