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Reportage

Humanitaire

« Les enfants bleus » du Cambodge

Rarissimes en France, les cardiopathies rhumatismales chroniques restent fréquentes au Cambodge, suite à des angines mal soignées. Pour y remédier, l'association « La Chaîne de l'Espoir », en partenariat avec sanofi-aventis, mène une campagne d'information et de dépistage dans les villages khmers. Les enfants dépistés sont ensuite opérés gratuitement au sein du centre de cardiologie de Phnom Penh.

« Les enfants bleus » du Cambodge

Chez les enfants cambodgiens, 50 % des cardiopathies découlent d'une angine mal soignée. « En France, seulement 0,07 % des cardiopathies sont dues au streptocoque… La différence est énorme ! », s'exclame Jean-Claude Prandi, délégué général de la Fondation médicale cambodgienne, qui reçoit et gère tous les fonds destinés aux missions humanitaires du centre de cardiologie de Phnom Penh.

En 2006, l'association « La Chaîne de l'Espoir » a donc décidé, en partenariat avec sanofi-aventis, d'agir sur le terrain. Depuis, toutes les semaines, une équipe médicale mobile se rend dans des villages reculés. Médecins, pharmacien, avec échocardiographe portable équipé d'un compresseur, stock de médicaments, matériel de consultation… Il faut trois 4 x 4 pour embarquer hommes et équipements ! « Au départ, nous nous sommes rendus dans la province de Pursat, à l'ouest du pays, puis dans celle de Kandal, autour de Phnom Penh. Avec un double objectif : d'une part, dépister les enfants atteints de cardiopathies – congénitales ou acquises – et, d'autre part, mener une campagne de prévention pour que les enfants soient mis sous antibiotiques en cas d'angine. », explique le Dr Natacha Prandi, une pédiatre de la mission humanitaire. Car, au Cambodge, les angines sont fréquentes et leur traitement reste mar-ginal. « Et une angine non traitée entraîne, dans 3 % des cas, un rhumatisme articulaire aigu, voire une atteinte cardiaque. Alors ici, on a plutôt tendance à dire que les antibiotiques, c'est automatique ! », sourit Natacha Prandi.

 

Tétralogie de Fallot

Ce matin, l'équipe mobile intervient à une vingtaine de kilomètres de Phnom Penh, de l'autre côté du fleuve Tonlé. Avertis de l'action de dépistage, une centaine d'habitants et leurs enfants patientent, mi-inquiets mi-amusés, sur la place de l'école. En un tour de main, une salle de classe est transformée en salle d'examen. Puis, très vite, les médecins de la mission repèrent les cas les plus urgents : les enfants bleus. « Je voudrais voir en priorité votre petite fille », demande le Dr Sok Phan, à la maman d'une enfant de quatorze ans, dont les mains et le visage sont cyanosés. Après avoir installé la fillette sur une table de classe recouverte d'un drap blanc, le Dr Sok Phan lui applique la sonde de l'échocardio sur la poitrine. Le diagnostic tombe comme un couperet : « sténose de la voie d'éjection et hypertrophie du ventricule droit, CIV, il s'agit d'une tétralogie de Fallot », déclare sans surprise le Dr Sok Phan. Intimidée, la jeune mère ne semble pas se rendre compte de la gravité de la situation. Elle repartira avec un rendez-vous pour sa fille fixé trois jours plus tard au Pavillon des enfants (PDE), à Phnom Penh, et leur voyage sera pris en charge financièrement. « Comme il est délicat d'opérer un enfant de 14 ans atteint de la tétralogie de Fallot, cette chirurgie sera réalisée par un spécialiste étranger, expert dans ce domaine, qui vient au Cambodge dans quelques semaines. Quatre ou cinq équipes étrangères viennent opérer chaque année à Phnom Penh et on leur réserve les chirurgies difficiles », commente Natacha Prandi, tout en auscultant un jeune garçon en pleine santé.

Dans une autre salle de classe, l'équipe humanitaire a installé un grand écran, sur lequel est projeté un film qui explique l'importance de prendre des antibiotiques en cas d'angine. Mais il est difficile de faire passer ce message, qui reste sérieux, à des jeunes enfants. Déjà, quelques uns commencent à piquer du nez. Heureusement, l'équipe a tout prévu : un dessin animé prend le relais, et réveille les esprits.

 

Apprendre à reconnaître le bruit d'un coeur malade

Dans la première salle, au fil de la matinée, les consultations se sont enchaînées. Au total, l'équipe aura vu 73 enfants en une demi-journée. « Chez quatre d'entre eux, nous avons dépisté une cardiopathie congénitale avec indication chirurgicale. Il y a aussi trois cas non graves, mais qui restent à surveiller », détaille Natacha Prandi. C'est la norme : en général, 5 % des enfants vus par l'équipe souffrent d'une pathologie cardiaque. « Mais, ce matin, nous n'avons pas eu le temps de voir tous les enfants : il faudra revenir ! », poursuit la pédiatre. « Alors, pour que les missions soient plus efficaces, nous proposons aussi aux médecins de village de venir se former pendant dix jours à la clinique du coeur de Phnom Penh, pour apprendre à reconnaître le bruit d'un coeur malade », explique Jean-Claude Prandi.

Outre la mission de terrain, le Dr Natacha Prandi est aussi – et surtout – responsable, à Phnom Penh, du pavillon des enfants (PDE), où elle tient des consultations de cardiologie. « Ce pavillon est une structure humanitaire dédiée aux enfants qui n'ont pas les moyens de se faire opérer du coeur. Nous y envoyons les enfants à opérer que nous avons dépistés dans les villages, déclare la pédiatre. Mais ils ne représentent pas la majorité de nos consultations : dans 60 à 70 % des cas, les enfants reçus au pavillon nous sont adressés par les hôpitaux de la capitale. »

De retour à l'hôpital, l'après-midi, Natacha Prandi, ainsi que deux autres médecins s'attaquent aux consultations du PDE. Avant d'être reçus, les enfants transitent par le bureau de Mme Dath Sy, administratrice du PDE, qui monte un dossier de demande de prise en charge gratuite, grâce aux fonds de l'association la Chaîne de l'espoir. « Je réalise toute une enquête pour m'assurer que les familles sont bien en situation de précarité », explique Mme Dath Sy. « Tout est passé au crible : la situation des parents (agriculteurs, conducteur de pousse-pousse...), type d'habitat (maison en dur, maison en chaume...), niveau de scolarisation, nombres de frères et soeurs… Avec tous ces critères, je peux me faire une idée assez précise du niveau social. » Si la famille est aisée – ce qui est rarement le cas ! –, elle sera orientée vers le circuit classique du centre de cardiologie de Phnom Penh : l'opération coûtera alors entre 200 et 2 000 euros selon le niveau de vie des parents. Si l'enfant est issu d'un milieu défavorisé, les soins seront gratuits. Dans ce cas, une fois le dossier monté, l'enfant retourne en salle d'attente. Une salle d'attente comble ce jour-là. Le Dr Prandi entrouvre alors la porte de son bureau et fait signe à une jeune femme d'entrer avec son nourrisson. L'enfant de 7 mois, calme, porte les stigmates de la maladie de Fallot, maladie que la consultation confirmera. Pourtant, l'enfant ne sera pas opéré dans les prochains mois. « Si en France on opère les cardiopathies congénitales dans les six premiers mois de vie, c'est hors de question au Cambodge : on n'intervient pas sur un enfant de moins de 10 kg, même s'il est dépisté très tôt. Il manque encore, pour cela, un service de néonatalité. Mais bien souvent, la question ne se pose même pas, car les enfants bleus sont dépistés alors qu'ils ont quinze ou vingt ans ! », s'exclame le Dr Natacha Prandi, en entamant la consultation suivante. Il s'agit, cette fois, d'un garçon d'une douzaine d'années avec les articulations gonflées, de la fièvre et une dyspnée. « Voilà une angine mal traitée qui a évolué en rhumatisme articulaire et en cardiopathie », déplore le Dr Natacha Prandi.

 

Nouveaux défis

Cette fois-ci, il y a urgence : l'opération est programmée pour la semaine prochaine. L'enfant sera donc hospitalisé au pavillon des enfants, qui compte dix-huit lits, pour être ensuite opéré au bloc du Centre de cardiologie. Tous les frais d'hospitalisation, avant et après la chirurgie, sont gratuits pour l'enfant, ainsi que pour un membre de sa famille. « Ensuite, après l'opération, d'autres défis sont à relever, explique Jean-Claude Prandi. Lorsque la famille habite dans un endroit reculé, le problème du suivi se pose, et il faut parfois confier aux parents un an de traitement. » Heureusement, dans certaines provinces, comme à Pursat, l'équipe médicale a tissé des liens étroits avec les hospitaliers locaux qui, désormais, s'occupent seuls de la surveillance et du renouvellement des traitements. « C'est comme une ébauche de réseau ! », lance Jean-Claude Prandi avec fierté.

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Reportage photos / CD

Le Dr Natacha Prandi (à gauche), tient une consultation de cardiologie au Pavillon des enfants de Phnom Penh. Cet après-midi là, elle vient de diagnostiquer une tétralogie de Fallot chez un bébé de sept mois.

 

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N°2458 du 04/07/2008

De notre envoyée spéciale, Charlotte Demarti
 
 
 
 
 

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